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Journal mural par Jacques CORNET [1]

Un journal scolaire : rien de plus banal ( ?), rien de plus porteur. Une des techniques élémentaires de Freinet, dans l’enseignement supérieur, en formation d’enseignants [2] .
En entrant dans le porche de l’école, on se prend la tête dans des strings, culottes, caleçons qui pendent à des cordes à linge. Sur les côtés, des affiches géantes d’abri de bus, de pub pour lingerie féminine, annotées de slogans provocateurs. Les collègues les plus ouverts trouvent que quand même... les autres se taisent... Cette provoc, c’était « l’accroche » d’un journal mural sur les identités féminines et masculines à paraitre trois jours plus tard.

Freinésies
En 1925, Freinet accompagne une délégation syndicale en voyage en URSS. Il y découvre beaucoup de choses ; sur la pédagogie, entre autres. Il s’intéresse au « journal mural », affichage de propagande interne aux usines et aux écoles. Il découvre l’importance de la communication par affichage et veut lui donner un nouveau contenu. Il expose d’abord des travaux d’élèves et des envois de correspondants. Puis il décide que ce « journal mural » constituera la base de l’ordre du jour de la « réunion de la coopérative » ; il comporte quatre rubriques : « je critique... », « je félicite... », « je voudrais... » et « je propose... » Plus tard, Oury et les PIstes insisteront sur le soin à apporter à l’affichage, une des responsabilités les plus importantes en classe institutionnelle. Donc, le « journal mural » chez Freinet, ce n’est pas le « journal scolaire ». Si le journal mural, c’est la parole de la classe vers l’intérieur ; le journal scolaire, c’est la parole de la classe vers l’extérieur. Il est socialisation, expression, communication, échanges avec d’autres. Il rend l’enfant et le groupe, sujet, acteur, énonciateur dans l’espace public : textes libres, poèmes, enquêtes, vie de classe, revendications, débats de la réunion de coopérative... Le journal est bien plus que ça, mais il est aussi d’abord une activité fonctionnelle : il est écrit pour être lu. Oui, mais, malheureusement, pas toujours. Bernard Collot : « 1978, depuis deux ans, nous sortons presque par habitude, tous les mois environ, un journal scolaire en direction des parents, du village et d’un circuit de journaux scolaires. Au cours d’une séance mémorable où les enfants se plaignent violemment de réflexions de leurs clients (achat pour une bonne œuvre, pour faire le feu...), de la non-lecture de leurs écrits, il est décidé de ne plus faire le journal pour les parents ou pour le vendre, mais uniquement pour les classes du circuit. Ah mes enfants, quel évènement et quel bonheur : on pouvait même dire des choses sur le curé, le caté, parfois sa mère ou ses frères et même sur le maitre ! On passe à l’hebdo et pour la première fois, il y a des réactions. » Communiquer, être lu pour du vrai, avec intérêt, avec réaction, communication, échange, c’est cela le véritable journal scolaire. Aussi, l’ICEM [3] et les enseignants Freinet vont-ils poursuivre recherches et inventions, car la technique [4] , ici le journal scolaire, n’a aucune valeur intrinsèque, elle doit être toujours repensée pour sa puissance éducative dans un contexte donné. Et il y a vingt ans, les freinétiques, surtout ceux du secondaire, essaieront le journal-affiche, puis l’affiche-affiche, l’affiche-gag, l’affiche-défi, l’affiche-poème illustrée... (Alex Lafosse). Et tout ça s’échange, se discute, se débat. Nous, en classe de 2e régendat en sciences humaines, on a essayé le journal mural.

Affiches urbaines et journal mural
Début d’année, je leur présente le contrat : l’atelier-classe devra produire (entre autres) un journal mural à destination de l’école (enseignement supérieur, toutes options pédagogiques, huit cents étudiants). Le contenu, les modalités sont à définir ensemble. On négocie ce qui est négociable et ça démarre assez vite avec passion. Un étudiant propose de commencer par une recherche sur le concept en lui-même et le groupe revient avec deux grands types : l’affiche urbaine, un minimum de textes, un max de provoc, et le journal mural proprement dit, du texte, des infos. Et on découvre que c’est ce qu’on essaye aussi en didactique, d’abord une mise en situation pour provoquer les questions, puis des documents à travailler pour produire les réponses. Aussitôt conçu, aussitôt projeté. On fera d’abord des affiches urbaines, une « accroche » comme on dira par la suite, et puis, trois jours plus tard, après les questions, les réponses, pour lesquelles on décide d’une forme : des A3 noir et blanc (aisément reproductibles) lisibles rapidement, et surtout lisibles séparément. On affiche dans les endroits où l’on stationne, aux toilettes, à l’entrée de l’école (porche), à l’entrée de la cafet’, aux valves étudiantes, etc. La première édition a préparé les élections communales d’octobre 2006. L’accroche : un immense drap blanc barrant l’entrée de l’école et flottant au vent avec simplement dessus : « si tu ne t’occupes pas d’elle, elle s’occupera de toi ! » Et un énorme décompte : J-10, J-9... jusqu’au dernier vendredi précédent les élections. Et pour le journal mural proprement dit, trois jours après l’accroche, huit affiches A3 : une sur le vote lui-même (comment voter), une sur les compétences de la commune (pourquoi voter), une sur chacun des grands thèmes de l’époque, sécurité, propreté, mobilité, une de mise en garde contre les stratégies électorales, une sur les différences droite/gauche (avec les partis), et une sur les renoncements que suppose chaque choix (du type, si vous voulez plus de sécurité, alors...). Réaction : satisfaction générale, sauf quelques injures anonymes sur les affiches. La 2e édition a proposé un dossier sur l’eau, à l’occasion de la journée mondiale de l’eau. L’accroche : une énorme grappe de ballons bleu clair formant une gigantesque goutte d’eau pendue dans l’entrée, tous des t-shirts avec « goutte » et slogans autour de l’eau et tout le long du porche, des bouteilles inégalement remplies d’eau colorée bleu clair avec un drapeau comme étiquette (remplissage proportionnel à l’accès à l’eau dans les pays concernés). Et pour le journal mural, dix affiches A3 : une générale pour poser le problème du droit à l’eau, une statistique avec graphiques sur les consommations d’eau dans le monde, une carte du monde avec l’état des ressources et l’état de l’accès à l’eau potable par pays, une schématique pour expliquer les causes et conséquences des inégalités d’accès, une sur la privatisation de l’eau en Europe, une sur la privatisation dans les pays du Sud, une de comparaison privé/public, une schématique sur les risques de conflits internationaux autour de l’eau, une sur le conflit potentiel autour du Nil et une sur l’eau du conflit israélo-palestinien. Résultat : beaucoup de commandes de nos affiches ! La 3e édition pour la journée de la femme proposait un dossier sur l’évolution des identités masculine et féminine. L’accroche, on en a déjà parlé. Et pour le journal mural, beaucoup d’affiches A3, dont certaines présentant des « idéaux-types » (pour les hommes, métrosexuel, übersexuel, ancien et nouveau macho, et même ou surtout le « to-pierdous » en crise et quête d’identité, et pour les femmes, superwomen, businesswomen, bimbo...), une proposant un « test » pour savoir de quel « type » était le lecteur, certaines présentant de grandes « féministes » (Virginia Woolf, Gisèle Halimi, etc.)... Résultat mitigé : trop dérangeant ou trop conceptuel.

Fonctions et contraintes formatrices de cette technique
Et donc bien sûr, on écrit pour être lu, on travaille et on produit avec comme but une socialisation. C’est l’idée géniale de Freinet à partir de laquelle beaucoup d’autres choses se déclinent. Aussi, tous nos projets dans notre classe coopérative verticale sont orientés vers une socialisation. Mais il n’est pas si facile de trouver à chaque fois une socialisation véritable, avec de vrais enjeux, de vrais échanges, une socialisation qui « marche ». Ici ce qui fait que ça marche, ce qui fait « projet », c’est la proximité physique et sociale du destinataire, la force de l’énonciation dans cette situation, la reconnaissance de la parole. Il y a évidemment aussi (surtout ?) la jubilation dans la conception et la fabrication de l’accroche, élément moteur et supermotivant dont je n’imaginais pas la force avant de lancer l’activité. Mais, si ça marche (le Désir y est), qu’est-ce qui marche (les apprentissages) ? Le plus important peut-être, mais qui pourra en faire l’évaluation scolaire ? C’est cet acte de parole justement, un acte de parole vrai et pour du vrai, cet acte qui pose l’étudiant en sujet du monde, en acteur sur le monde. Cela peut sembler un peu pompeux, ou banal dans certains milieux, mais sociologiquement le recrutement en formation pédagogique ne prédispose guère les futurs enseignants à cette posture. Une posture indispensable à l’enseignement des sciences humaines et à l’éducation à la citoyenneté. Une posture, et ce n’est pas facile à faire accepter, qui renonce à une (pseudo-) neutralité comme attitude politiquement idéale, qui ne confond pas subjectivité et engagement, neutralité et objectivité, qui accepte que finalement toute objectivité est engagée ! Faire un tableau comparatif, par exemple, de traitements public et privé de l’eau, c’est objectif et engagé. Prendre conscience de cela en le vivant et en le faisant change son rapport au monde et c’est, à mon sens, constitutif des sciences humaines. Même si certain(e)s évitent cette (trans)formation en optant pour ne travailler que sur des pages « techniques » du journal mural, en restant dans du descriptif (ex. : faire l’affiche sur le comment voter et pour quelles compétences). Et justement, le journal mural leur autorise aussi cette place-là, n’exerce pas une violence qu’ils ne sont sans doute pas encore prêts à dépasser. Ce qui est aussi formateur, c’est, comme pour toute technique, les contraintes et les exigences. Basique, il y a la contrainte du temps : il faut définir un nombre de parutions, une périodicité, un planning et surtout il faut s’y tenir et s’organiser pour tenir. On pourrait croire que ce travail du temps n’est plus nécessaire dans l’enseignement supérieur. Et pourtant... la tenue d’un agenda personnel par exemple y est finalement très rare. Il y a évidemment l’exigence de qualité qui tient, non plus à l’enseignant, mais au caractère public du travail, l’honneur et la réputation de l’option sont en jeu. Exigences de forme : correction de la langue, clarté et beauté de la présentation et exigences de contenu : cohérence, pertinence et approfondissement des informations et des notions présentées. Même si ici, c’est encore souvent l’enseignant qui doit relever le niveau d’exigence (les grands médias sont tellement pleins de n’importe quoi que les jeunes s’autorisent aisément à faire pareil), mais au moins l’enseignant peut-il s’appuyer sur le caractère public pour justifier une exigence qui n’est plus simplement scolaire. Il y a enfin la contrainte de la forme : une affiche, en A3, en noir et blanc. Cela exige une lisibilité particulière, d’autant qu’on s’attaque à des phénomènes relativement complexes, la privatisation de l’eau dans les pays du Sud, par exemple. Cela doit pouvoir se lire en maximum cinq minutes et cela doit rendre compte de la complexité du phénomène. Cela exige donc ce qu’on pourrait appeler une analyse didactique du problème, cela exige d’en repérer les nœuds, donc d’en faire une analyse fouillée puis d’en repérer l’essentiel pour le communiquer avec la plus grande efficacité possible. C’est-à-dire exactement le travail didactique qu’un enseignant doit produire. Et ce qui est vrai pour chaque affiche (comparaison gauche/droite par exemple), l’est encore plus pour l’ensemble du phénomène et qu’on doit réaliser collectivement : pour les élections communales, par exemple, qu’est-ce qu’on décide de communiquer, quel est l’essentiel à ne pas louper ?

Entre filiation et expérimentation
Tout ça, tout ce que je viens de « théoriser » ci-dessus, je ne le savais pas avant de commencer. Mais ce n’est pas non plus une expérimentation spontanée. J’en avais l’intuition pédagogique, une intuition qui est le résultat autant d’expertises constituées, théories, lectures, recherches, formations passées : la filiation (ici, les « freinétiques »), que d’expériences, tâtonnements, tentatives passées, avortées ou réussies : l’expérimentation. Et surtout, c’est le résultat d’expérimentations travaillées par la théorie et de théories travaillées par l’expérimentation.

notes:

[1Article déjà paru dans Traces de changements, Rubrique démarches, hors dossier.

[2Régendat sciences humaines, voir www.isell.be/tenterplus.

[3Institut coopératif de l’école moderne, mouvement pédagogique de recherche, d’innovation et de diffusion de la pédagogie Freinet en France.

[4Le mot « technique » est chaque fois utilisé dans cet article au sens de « technique Freinet »