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P.I., une pédagogie citoyenne ? Par Noëlle DE SMET

Il paraît que le « mancipium », chez les Romains, désignait la domination sur les esclaves, les femmes, les enfants. Et le « é », c’est le « ex » latin, signifiant « hors de ». L’é-mancipation, une sortie des dominations ou autrement dit, une libération !
De qui ? D’abord de ceux qui sont plus dominés que d’autres.
Par exemple, les élèves avec qui j’ai longtemps travaillé, dans une école professionnelle de Molenbeek, étaient en position de dominées au moins 5 fois : comme jeunes, comme enfants de manœuvres avec ou sans travail, comme enfants d’immigrés, comme jeunes de l’enseignement professionnel et souvent comme filles. Qu’est-ce que je fais pour travailler avec elles et les leurs à leur libération (et à la mienne aussi ai-je constaté chemin faisant !) ? _ C’était ma seule préoccupation pendant mes années de travail comme enseignante. Un parti pris politique en fait.
Histoire d’école et de jeunes… mais pas histoire d’alpha et d’adultes ? Oui et non. Les univers et les publics sont différents, mais la visée, les objectifs et les enjeux sont semblables quand on pense émancipation sur les deux terrains : une visée militante et politique, des objectifs de combat social, un double enjeu : l’émancipation individuelle et l’émancipation collective.
« Comment développer, épanouir, armer socialement chaque individu, en même temps que transformer les conditions sociales qui créent les inégalités et les aliénations ? Comment développer la solidarité active en même temps que la personnalité de chacun [1] ? »
Pour tenter de répondre à ces questions, dans l’action pédagogique, j’ai pris des chemins aux diverses facettes : pédagogiques, didactiques, oui, mais aussi sociologiques, psychologiques, psychanalytiques et même économiques quand la caisse est aussi en jeu dans la classe coopérative. Parmi ces chemins, celui de la pédagogie institutionnelle permet, me semble-t-il, de faire synthèse.

Des touches de PI
« Pédagogie Institutionnelle »,les mots peuvent avoir l’air abstracto — intello lourds… ! Mais non, la pratique de la pédagogie institutionnelle (PI pour les intimes), c’est dans du réel bien concret.
Vous avez un groupe, qu’il soit une classe ou un groupe d’adultes. Chacun y vient avec son histoire ancienne et récente, chacun y vient avec ses envies, ses peurs, ses aliénations, chacun y vient avec ses potentiels. Vous aussi. Et vous, vous êtes là comme responsable de formation. La tentation c’est de vous sentir responsable de tout, tout seul, parce qu’il faut qu’ils apprennent, d’entamer des relations maître/apprenant ouvertes, sympas, mais assez duales, sans la médiation de tel projet, de telles lois du groupe. La tentation peut aussi être grande, par réaction à l’école, de faire dans le non directif, le spontané, l’expression libre, sans cadre… Bonjour les petites dépendances et les inégalités subtiles. Pourtant, c’est dans tout le fonctionnement du groupe que commence aussi l’émancipation des gens…pas seulement dans ce qui est appris. Émancipation individuelle quant à la place prise, et collective quant à la reconnaissance solidaire de ce qui se met en place y compris pour obtenir ne fusse qu’un petit changement.

Dans un groupe qui fonctionne en PI, le pouvoir du formateur est partagé [2] . _ Par exemple, la gestion de l’espace, des temps pour ceci, cela, des formes d’échanges entre les personnes est construite avec le groupe à l’intérieur d’une institution comme le Conseil, lieu de propositions, de demandes, de décisions communes. La responsabilité du formateur est partagée : selon les nécessités d’organisation courante ou liées à tel ou tel projet, des responsabilités sont prises par qui s’y risque et elles s’instituent donc, au moment du Conseil qui est aussi le lieu où il en sera rendu compte. Ces prises de responsabilités « inscrivent » plus fortement les personnes dans le groupe que la seule identité d’apprenant et leur permettent de s’y déployer avec leurs atouts. Même les contenus et méthodes d’apprentissage peuvent être parlés dans le Conseil ou autre institution à inventer (une de mes classes avait imaginé « la réunion du français »). Les petits bouts d’histoire, eux, peuvent être déposés dans une autre institution appelée « Quoi de neuf » ou « Causette », de façon à faire transition entre l’extérieur et l’intérieur et d’avoir l’esprit plus libre pour apprendre. Des affichages réguliers rendent compte du vécu du groupe, des décisions prises, des responsables engagés. Et un responsable affichage organise bien sûr les murs…Le tout, organisé, ritualisé dans le temps et les mots dits pour ouvrir et fermer les moments.
Beaucoup de choses peuvent devenir « pièges à désir » ou autrement dit se faire accroche pour les uns, les autres, chacun selon sa subjectivité, et animer aussi son moteur pour apprendre.
Ces quelques petites touches disent un peu ce qu’il est possible d’induire concrètement en pratiquant la PI. Trop peu… mais elles peuvent peut-être susciter le goût !
Afin de soutenir ce peu, les traits qui suivent tentent de déplier les facettes de la PI, toujours en toile de fond et en allers-retours pratiques/théorisation [3]

Les folies de deux frères
Les institutions, pour la pédagogie institutionnelle, sont des règles de fonctionnement, mais aussi « ce que nous instituons : la définition des lieux, des moments, des statuts de chacun suivant son niveau, selon ses possibilités, les fonctions (services, postes, responsabilités), les rôles (présidence, secrétariat, etc.), les diverses réunions, les rites qui en assurent l’efficacité [4] »
Mais d’où vient l’association de ces 2 mots, « pédagogie » et « institutionnel » ? D’un instituteur, Fernand Oury (1920-1998) occupé bien sûr par la pédagogie et de son frère, Jean Oury, psychiatre pour qui le soin apporté au milieu, dans les hôpitaux psychiatriques a des effets thérapeutiques sur les malades. C’est lui qui pendant la guerre 40-45 a imaginé avec Tosquelles, Guattari et d’autres, ce qu’on appelle la thérapie institutionnelle. C’est d’ailleurs Jean Oury qui en 1958, lors d’un congrès Freinet à Paris, utilisa pour la première fois ces termes « pédagogie institutionnelle » pour nommer ce que son frère, l’instit., était occupé à construire depuis une dizaine d’années dans ses classes.
Au fil de son vécu, de ses pratiques Freinet, de son observation et de son analyse du milieu éducatif où il travaille, l’instit, Fernand, a théorisé ses pratiques et leurs diverses dimensions. Fernand Oury a représenté les composantes de la PI en forme de trépied

Le pied des techniques ou la dimension matérialiste
C’est suite à sa rencontre avec Célestin Freinet que Fernand Oury adopte des techniques d’apprentissages qui constituent une large part de la PI.Le simple fait, pour Célestin Freinet, d’introduire une imprimerie dans la classe, transforme pour lui et ses élèves le rapport au travail et au savoir : il y a machine, production et donc aussi partage des tâches, prises de responsabilités diverses, souci d’efficacité, autres rapports entre tous les acteurs de la classe.
La correspondance interscolaire entre classes issues de milieux différents, le journal scolaire qui regroupe les textes libres des élèves, textes élus puis imprimés par la classe et ensuite diffusés ou vendus, les sorties-enquêtes, le travail individualisé, les projets collectifs. Voilà pour ces techniques. C’est dire qu’une série de pratiques pédagogiques s’appuient sur les nécessaires formes d’organisation liées au matériel et pas seulement sur des idées. Les activités se choisissent en fonction des besoins, de la situation du groupe, du contexte, du type d’enfants ou de jeunes, des possibilités de l’enseignant, du formateur, de l’animateur. Ceux-ci peuvent ainsi mettre les contenus à la disposition des enfants, des adultes, sous les formes les plus variées possible. Ces outils et techniques permettent une pluralité d’accès au savoir et un autre type de relations dans le groupe que le seul rapport hiérarchique et duel enseignant/élèves ou le seul discours du maître

Le pied du groupe ou la dimension sociologique
Pour F. Oury, un autre des pieds importants du trépied, c’est le groupe, comme agent d’éducation, car F. Oury croit à la permanence sociale de l’individu humain.
Les équipes de travail, les conduites de projets, les responsabilités prises par chacun, la mise en place de la loi et des règles institutionnalisent le groupe et constituent autant de médiations qui aident à ne pas s’enfermer dans le face à face enseignant/apprenant. Chacun se trouve plongé dans un tissu d’échanges multiples et impliquants.
La classe, le groupe s’organisent ainsi en réseau coopératif qui peut redonner sens aux obligations d’apprentissages ou aux peurs d’apprendre. Ouvert sur l’extérieur par toutes les pratiques de correspondance, enquêtes, vente de journal ou d’objets fabriqués en classe, le travail scolaire prend alors valeur immédiate qui facilite motivation et investissement et qui permet la construction du lien social du sujet.

Le pied de l’inconscient ou la dimension psychanalytique
Il s’agit de prendre en compte l’inconscient qui est toujours présent, en classe comme ailleurs.
Il se manifeste sous forme de symptômes divers : blocages, conflits, inhibitions, sabotages ou autres. « L’inconscient est dans la classe et parle » dit F. Oury. Il veut en tenir compte « pour ne pas nuire ». Il est bien clair qu’il ne s’agit en aucune façon de mélanger enseignement et psychothérapie, mais seulement d’emprunter des concepts à la psychanalyse.
F. Oury s’est enrichi, pour cette dimension de sa pédagogie, des apports de Freud et de Lacan et aussi de son frère, psychiatre, Jean Oury. F. Oury insiste surtout sur la réhabilitation du désir. « Rien ne se fera sans désir ». Mais le désir n’est ni un besoin ni un bon plaisir style chacun fait selon son envie du moment. Contrairement au besoin, le désir ne peut jamais être satisfait parce qu’il renvoie au paradis perdu de la fusion, avec la mère entre autres.
Parce qu’il est toujours impossible d’atteindre la satisfaction du désir, l’individu apprend qu’il faut perdre l’illusion du “tout est possible” et dès lors, il peut accepter la limite de la loi. La PI « travaille » la demande par laquelle transite le désir, sachant d’avance qu’elle ne pourra tout combler, répondre à tout.
Il est donc aussi fortement question d’apprendre l’écoute, à commencer, pour l’adulte responsable par l’écoute de soi : reconnaître pour soi-même les mécanismes et les manifestations de l’angoisse, des identifications, des transferts, permet d’être attentif à leurs effets et de redoubler de vigilance auprès des individus et du fonctionnement du groupe. Les institutions mises en place sont là pour « machiner », provoquer l’évolution du groupe vers ce que la PI nomme un groupe institué. Une des optiques de F. Oury et de son frère est de dire qu’on ne travaille pas les personnes, mais qu’on exerce une action sur les structures du milieu grâce à l’élaboration d’un réseau d’institutions médiatrices, supports d’identifications et productrices d’altérité. _ Les institutions de la classe coopérative assurent à la fois le fonctionnement du groupe, la liberté ainsi que la sécurité des individus et les possibilités de changement, le tout comme parties intégrantes du système. Elles sont faites d’histoires, de vécus tissés en langage, de structures élaborées de concert, selon une possible invention permanente du groupe et de son/ses responsables-garants. Tout ce tissu peut fomenter le désir, le laisser ou le faire circuler, le relancer, entre autres à partir de toutes les surprises qu’on y apportera
La forme du trépied suggère aussi d’emblée que la PI ne tient pas debout s’il y manque un élément.

Et le politique ?
Il est le plan de base du trépied et relie les 3 pieds : qui décide de quoi ? Comment ? Quand ? Au profit de qui ? Au nom de quoi ? Cette mise en commun des désirs d’être là, pour oeuvrer ensemble ouvre un espace public de délibération à la parole instituante. La classe, le groupe devient un lieu où le pouvoir des élèves, des apprenants peut s’exercer, un lieu qui détient des fonctions politiques dans la mesure où il développe l’esprit critique et vise l’émancipation, contrairement à des formes de pédagogie traditionnelle qui perpétuent des fonctions domestiques privilégiant l’assimilation, l’adaptation instrumentale et l’intégration au sens le plus conformiste, normatif et raboteur du mot.

Une éthique pour des dignités
Il va de soi que des techniques et surtout une éthique de ce genre peuvent assurer une vraie place à chacun. Il y a vraiment de quoi la prendre et de quoi y être garanti. Bien sûr, la mise en oeuvre de ce filet complexe, elle, ne va pas de soi et c’est souvent par tâtonnements, recherches, modifications, nouvelles inventions, reprises (comme on reprend des chaussettes ou des événements !) au fil du partage avec d’autres praticiens, diminution du narcissisme de responsable, etc., que dans tel groupe telles choses se créent, s’instituent et fonctionnent, que telle personne ne sera pas exclue que tel conflit se règle par un détour plutôt que par un affrontement, que tel timide ou timoré se lève, que tel groupe fasse des propositions. [5]

notes:

[1Nommé ainsi par le Grain qui m’a toujours inspirée dans mon travail, dans les Actes des journées d’étude autour de »La pédagogie émancipatrice« , Saint Vaast, 2001Grootaers, D. et Tilman, F. (2002). La Pédagogie émancipatrice, l’utopie mise à l’épreuve, Bruxelles : P.I.E. Peter Lang.

[2Partagé et non pris ! La PI est contre la fausse démocratie du tous égaux : institutionnellement et statutairement, le formateur a une longueur d’avance, on ne le nie donc pas…le tout est de voir comment s’inscrivent les différents statuts dans l’ensemble et ce qu’il est possible d’en faire. Une place pour chacun. Pas la même… mais une place

[3A noter que si la référence de départ (de par l’histoire) est la classe à l’école, le transfert aux groupes d’adultes, en association d’alpha, est possible.

[4Oury, F. et Vasquez, A. (1967). Vers la Pédagogie Institutionnelle, Paris : Ed. Matrice, cité dans Champy, P., (1994). Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation, Paris : Nathan.

[5Pour qui veut en savoir plus, il est possible de s’adresser à CGé, 66 chsée de Haecht, 1210 Bruxelles, 02 218 34 50, reliée au Collectif des équipes de Pédagogie Institutionnelle