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Accueil / CDoc / Recensions / L’expérience scolaire des nouveaux lycéens

Le livre n’est pas neuf mais la visite de l’un [1] des auteurs à Louvain-la-Neuve est récente.

La question posée est celle du rapport au savoir, au langage et au monde des nouveaux lycéens. L’étude rapproche deux points de vue, celui de la sociologie de l’éducation et celui de la psychologie de la connaissance mais en se situant en bordure de l’une et de l’autre. La première étudie souvent l’école comme un lieu comme un autre et a peu l’habitude de s’intéresser aux pratiques de savoir. La seconde opte plus souvent pour une aseptie pédagogique sans considération sociale.

Les nouveaux lycéens sont ceux qui accèdent au lycée (secondaire supérieur français) alors que leurs homologues n’y accédaient pas une vingtaine d’années plus tôt. En France, « près de 410.000 baccalauréats généraux et technologiques ont été délivrés en 1994, contre 167.000 en 1970 et 253.000 en 1985. La proportion d’une classe d’âge obtenant l’un de ces baccalauréats, qui était de 30 % au début des années 1970, a franchi le cap des 40 % à la fin des années 1980 pour dépasser les 51 % à la session 1994. » Mais l’amélioration quantitative est-elle qualitative. Il semble que non. Il y a renouvellement des processus ségrégatifs : existence de nouvelles filières sans réduction à l’accès aux filières nobles. Il y a dégradation des conditions d’insertion professionnelle : le diplôme est de plus en plus nécessaire et de moins en moins suffisant. Le phénomène de croissance relève donc plus de la massification que de la démocratisation.

Traits, attitudes et postures

Le passage du collège au lycée ou de la troisième à la seconde (pour les Belges, de la troisième à la quatrième), s’accompagne, en France, d’un changement d’établissement. Cette une épreuve d’incertitude, beaucoup d’élèves ont le sentiment de plus grande opacité par rapport à ce qui est attendu d’eux et des changements requis ou présupposés dans leur façon de faire, sans que ceux-ci soient construits ou explicités. Comme si, au lycée, on est évalué sur ce qu’on n’apprend pas.

De l’analyse des entretiens avec élèves et enseignants (faisant suite aux observations en classe et à l’étude de productions d’élèves), les auteurs ont tenté de dégager quelques oppositions entre, d’une part, des traits, des attitudes et des postures fréquemment associées à la réussite scolaire (que nous qualifierons de « pôle réussite » dans la suite) ; et d’autre part, des traits, des attitudes et des postures fréquemment associées aux difficultés scolaires (que nous qualifierons de « pôle échec » dans la suite).

La première opposition développée est « effectuer des tâches ou s’approprier des savoirs ». Pôle échec : ils (les élèves) n’interprètent les situations d’apprentissage que comme des tâches d’effectuation (faires, actions hétéroclites) sans liens et sans rapports à l’objet spécifique d’apprentissage. Pôle réussite : ils peuvent « penser les apprentissages comme des constructions permettant non de dire ou de refléter ce que serait le réel mais de l’interroger et d’élaborer des réponses à ces interrogations ». Ils mettent en rapport des disciplines nouvelles avec des disciplines anciennes.

Une deuxième opposition mise en lumière se situe au niveau du rapport au monde, au savoir, au langage et à la théorie. Pôle échec : les savoirs et les concepts sont dans un rapport d’immédiateté et de transparence vis-à-vis du réel. Le dire, le faire, le beau, l’efficace ne sont pas des catégories problématiques mais le reflet d’un réel préexistant. Le savoir est dogmatique et non perçu comme une construction conceptuelle. Le langage ne sert qu’à nommer les choses (un chômeur n’est pas un actif, un isolé n’est pas un ménage). Ces élèves passent beaucoup de temps à apprendre par cœur et reprochent aux profs de couper les cheveux en quatre. Pôle positif : ils considèrent les différents domaines étudiés comme des points de vue sur le réel et non des reflets du réel. Ils ont saisi que « les catégories dont on leur demande de faire usage et de retenir la définition sont, non des étiquettes mais des outils ». Ils peuvent reformuler des définitions avec leurs propres mots.

La troisième opposition est relative au rapport entre l’expérience scolaire et l’expérience non scolaire. Pôle échec : ils clivent lecture scolaire (contrainte et ennui) et non scolaire (détente sans attention au travail d’écriture). L’écriture se fait à partir d’expériences et de savoirs hétérogènes issus des disciplines et du monde. Pôle réussite : ils font travailler l’univers scolaire et le leur l’un par l’autre.

Une quatrième opposition est de l’ordre du rapport entre travail intellectuel/travail d’élaboration de soi, travail scolaire/travail sur soi-même. Écrire, c’est négocier le sujet qui écrit, le sujet épistémique, le sujet empirique,... Pôle échec : ils ont le souci de se faire reconnaitre comme ils sont sans prendre le risque de se transformer. Pôle réussite : ils se constituent comme sujets pouvant avoir non seulement une opinion mais un point de vue. Il y a négociation avec soi, acceptation d’un soi changeant et en élaboration.

En fin d’ouvrage, les auteurs invitent les enseignants à abandonner les constats qui s’expriment sous forme de « manques » (de motivation, de travail, de bases). « Il nous semble nécessaire de porter le regard au-delà des performances, des comportements et des attitudes les plus immédiatement perceptibles, vers l’activité réelle des élèves et des processus -cognitifs et subjectifs- qui peuvent en rendre compte, et vers l’analyse et la reconnaissance des difficultés spécifiques sur lesquelles bute cette activité pour produire de réels apprentissages et des résistances propres à leurs rapports au savoir, au langage, au monde et à eux-mêmes. »

ps:

Élisabeth Beautier et Jean-Yves Rochex, L’expérience scolaire des nouveaux lycéens, Démocratisation ou massification, Armand Colin, 1998.

notes:

[1Jean-Yves Rochex est venu à Louvain-la-Neuve en mars 2002.