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Enseignante dans une classe d’accueil, Jocelyne COPPIN cherche comment accompagner chaque enfant. Avec ses collègues, elle invente, essaie, souffre, s’enthousiasme, patiente, persévère.

Mourad a commencé en classe d’accueil chez moi et il ne se passait rien de rien. Il pleurait, hurlait tous les jours depuis le matin jusqu’à ce que sa maman vienne le chercher. Cette situation douloureuse a duré quatre mois. Puis, après les vacances d’été, il est passé en 1re maternelle chez Madame Angélique. Il pleurait encore tous les matins et il passait le reste de ses journées à jouer. Il n’a jamais voulu se mettre à table, ni prendre un crayon ou des ciseaux, rien. Il se mettait dans son coin et jamais ne disait un mot. Aujourd’hui, il est en 2e, toujours chez Madame Angélique et on a enfin l’impression qu’il est là, mais il ne parle toujours pas. Actuellement, son enseignante a à peine fini d’expliquer la consigne qu’il a tout compris, tout de suite, et a fini son travail avant tout le monde.

Tant de questionnements

On avait déjà signalé à la psychologue qu’il y avait un souci avec lui. On s’est même demandé s’il n’était pas autiste. Il était toujours tout seul et ne jouait avec personne. Quand il a quitté ma classe d’accueil, je me suis dit que ça irait mieux et que c’était peut-être avec moi que les choses n’allaient pas bien pour lui ou peut-être parce qu’il faisait partie des grands de la classe. Au début, le changement de classe n’a rien changé. La psychologue nous a dit qu’il était encore trop petit pour se prononcer. Elle est revenue plusieurs fois et, un jour, il n’a plus eu besoin de nous et de tout cet accompagnement. On ne sait pas ce qu’il s’est passé, mais il fait tout maintenant. C’est comme si, il avait toujours tout fait.
Peut-être que maintenant il se dit qu’il est un grand ? Ou peut-être que sa maman a donné plus d’importance à ce qu’il faisait ? Il en a peut-être eu marre de jouer ? Il était trop petit pour exprimer dans une langue étrangère ce qui n’allait pas et sa maman ne parle pas non plus français, nous n’avions pas pu communiquer avec elle. Cela devenait donc compliqué pour nous de comprendre ce qui se passait dans la tête de ce petit.
Au début dans ma classe d’accueil, quand il hurlait toute la journée, c’était très fatigant. Mais à la fin, je ne l’entendais plus. Au bout du compte, il ne se passait rien avec lui, il venait, on faisait un petit câlin et il restait assis sur un banc sans bouger jusqu’à la fin de la journée.
Dans notre école, on a des LCO [1], on a un professeur de turc qui a essayé de communiquer avec lui, mais ça n’allait pas non plus. On a essayé aussi de voir avec la maman, mais c’est difficile de voir les mamans. On se croise toujours entre deux portes et ce n’est pas évident de prendre le temps de s’assoir. Nous, on doit être dans nos classes, il faut souvent quelqu’un pour traduire, on a besoin aussi d’être assistés par des personnes compétentes dans certains domaines (psy, ...).
On a inscrit Mourad pendant deux ans à la psychomotricité qui se déroulait pendant les vacances, ici à l’école. On a essayé beaucoup de choses. Parfois des activités extrascolaires peuvent provoquer des déclics chez les enfants.

Un travail d’équipe

On s’est beaucoup remises en question à partir du cas de Mourad. Si un enfant n’y arrive pas, on doit trouver pourquoi. On n’est pas seules pour le faire et c’est vraiment bien. On est censées se concerter une fois par semaine avec mes collègues, mais tous nos temps de midi sont en fait des temps de concertation. C’est important aussi pour les enfants de sentir qu’on fait partie d’une équipe. Eux aussi ressentent que l’institutrice n’est pas seule. Si j’arrive le matin avec les pieds lourds en me disant : « Mais qu’est-ce que je vais faire de toi aujourd’hui ? », l’enfant le sent et il ne va rien faire.
En dix ans de carrière, les choses ont pas mal changé. Quand j’ai commencé, c’était vraiment chacun pour soi dans sa classe. Maintenant, je trouve qu’on est plus ouverts, on travaille ensemble et on se rend compte que c’est plus facile. Ce sont des choses simples. Par exemple, pour retenir où est le côté gauche, on emploie la couleur verte et pour le côté droit, c’est la couleur rouge. Nous utilisons ce code depuis la classe d’accueil jusqu’à la 3e maternelle. Tous mes collègues font de même pour ne pas perturber les enfants d’une année à l’autre. Quand ils passent d’une classe dans l’autre, leurs productions sont aussi emmenées pour être affichées. Ils changent de classe, de Madame, on essaie donc de garder un fil pour ne pas les perdre en route… parce qu’une fois qu’ils se sentent perdus, ils paniquent et peuvent lâcher prise.
En début d’année, on se réunit avec mes collègues, on se donne des objectifs pour chaque classe, en math, en français, en affectif, en autonomie, etc. Mes collègues peuvent me faire remarquer qu’il y a des lacunes et je m’ajuste. On ne se dit pas ce qu’on va faire avec précision, mais on se dit où on aimerait arriver avec les enfants. De cette façon, chacun garde aussi sa popote personnelle.
Ce que mes collègues me demandent, c’est surtout que les enfants soient autonomes en quittant la classe d’accueil, c’est-à-dire : savoir aller aux toilettes, se laver les mains, mettre son manteau, manger seul, mais aussi des choses plus précises comme : savoir coller, utiliser des magicolors, des crayons, la peinture, avoir l’habitude de ce genre de matériel. Ils pourront alors passer à l’étape supérieure, c’est-à-dire l’utiliser et non plus les tâter, les essayer, les mâchouiller, les essayer sur le voisin ! Ce sont des choses qui peuvent paraitre simples, mais utiliser un tube de colle, c’est toute une histoire, tout un développement et ça prend du temps. Si on leur donne une consigne comme « Collez deux nounours dans chaque maison » et qu’ils ne savent pas utiliser le tube de colle, ils n’arriveront sans doute pas au bout de la tâche alors qu’ils savent ce qu’est [2].

Avec les collègues

Face à un enfant en difficulté, maintenant je sais, après quelques années d’expérience, qu’il faut travailler avec ses collègues. Parce que lorsqu’on sort de l’école normale, on n’est pas prêts. On n’est pas prêts à recevoir un enfant qui pleure pendant des heures, des jours sans s’arrêter. Au début, on a l’impression qu’on doit faire des grands projets, travailler jusqu’à des minuits tous les soirs, en dépensant un fric fou pour des bricolages, pour apprendre des choses aux enfants. On peut faire cela un an, mais après on déchante… parce que la réalité, c’est autre chose.
Si l’on est face à une difficulté, à un enfant qui ne suit pas, bien souvent comme nouvelle enseignante, on sera tentée de mener un grand projet à bien, en laissant de côté ceux qui sont en difficulté. Parce que tout simplement on n’a jamais appris à faire face à des enfants pour qui l’entrée à l’école n’est vraiment pas évidente. Ceci dit, même si après dix ans d’enseignement je ne laisse pas tomber les envies d’achats pour tel et tel projet2, mon petit truc à moi, c’est de faire beaucoup de brocantes pendant les vacances d’été. Je ne dis pas qu’on paie tout, loin de là… C’est juste qu’on se laisse tenter (« Ah oui, super de la chiffonnette dorée pour Noël ! ») par amour du métier. C’est vraiment une passion et je partage cet engouement avec mes collègues.

notes:

[1Dans le cadre d’un partenariat entre la Communauté française et cinq pays, les écoles qui le souhaitent peuvent proposer des cours de Langue et Culture d’Origine (LCO) à leurs élèves de l’enseignement fondamental et du 1er degré de l’enseignement secondaire.

[2L’école a un budget, mais les jouets et les livres ne sont pas éternels, surtout avec des petits.