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À l’école, les élèves sont principalement de nationalité belge. Pour ce qui est des origines, elles sont par contre multiples. Comment gérer plusieurs religions dans une classe ? Comment y faire cohabiter plusieurs cultures ? Que faire pour que nous puissions préparer les élèves à vivre ensemble, se respecter et construire un monde meilleur ?

Ces questions sont bien évidemment d’une criante actualité. La multiculturalité de notre société nous y renvoie. Mais si l’actualité est criante, les recettes structurelles manquent. Des acteurs de terrain œuvrent au vivre ensemble, mais, en même temps, la tendance à la fois médiatique et individualiste de la société pèse de tout son poids, accentuant le diagnostic d’une société malade de ses différences.
À l’école, le vivre ensemble n’est pas chose facile. Non seulement les acteurs en présence ne sont pas forcément enclins à se comprendre spontanément, mais en plus certains jeunes sentent qu’une part de leur identité n’est pas reconnue positivement. Ils sont en colère contre cette société qui ne les accepte pas, contre cette société dont une des voix est l’école. Comment s’y prendre avec les jeunes des écoles à « population mixée » ?

Faire connaitre et reconnaitre

Les jeunes d’origine étrangère et de milieux défavorisés ne sentent pas, de manière évidente, que leur identité est la bienvenue. Les Belges ne leur reconnaissent que rarement leur belgitude et, lorsqu’ils retournent au pays, ils ne sont pas non plus considérés comme les justes descendants de leurs ancêtres. Du coup, ils ont du mal à se reconnaitre eux-mêmes. Pour moi, toute démarche interculturelle commence par le fait de faire connaitre et reconnaitre les cultures en présence. Le cours de religion est un espace propice pour ce travail, sur des sujets multiples comme le mariage, la solidarité, les relations hommes femmes ou la pratique religieuse. « Chez nous, c’est comme ça ». «  Ah ! Chez nous, c’est plutôt comme ça ». « C’est quoi encore la règle concernant l’aumône ?  »… D’apparence banale, ces multiples interventions permettent aux élèves de développer des capacités à plonger dans leur culture d’origine comme dans celle d’accueil.
Pour l’enseignant, ce travail est bien évidemment exigeant, d’autant plus si les élèves sont musulmans. Par son attitude et ses connaissances, il doit montrer l’exemple de l’ouverture et traduire l’importance de toutes les religions et cultures en présence. Cela demande un réel travail de formation au dialogue comme aux sources des élèves.
Comprenons-nous bien : les musulmans ne sont pas plus fermés que les autres, mais ils sont plus « décriés » que les autres. Et, en plus, il faut reconnaitre que certains débats ne sont pas évidents. Si l’islam comporte de nombreux points communs avec notre société démocratique comme la défense de la paix, l’importance de la connaissance et de la solidarité, il y a en même temps des différences évidentes sur d’autres points comme les « rôles » des hommes et des femmes ou la place de la religion dans la société.
Dans le cours de religion, plus que les autres, les musulmans ont dès lors besoin qu’on parle en bien de leur religion ou de leurs cultures. Il est souvent difficile de les amener à ce point critique où, ayant confiance en leurs assises, ils en deviennent capables de critiquer ouvertement certains comportements pourtant étiquetés comme « musulmans ». Ainsi, s’il m’arrive régulièrement d’amener les élèves à prendre conscience des tensions entre les valeurs d’origine et d’accueil qui les constituent, il m’est par contre rare de les entendre eux-mêmes être critiques à l’encontre de comportements musulmans. C’est un peu comme si, dans la société belge, il y en a déjà assez, des critiques. Et, malgré mon ouverture et mes connaissances, je suis pour eux un représentant de cette culture belge, un représentant institutionnel qui plus est.

Le projet « ouverture aux langues et cultures d’origine (OLC) »

Cette fermeture des mes élèves à l’“autocritique” n’a jamais constitué pour moi un problème. Je la comprends. J’en mesure les causes et les limites de ma capacité d’action. Mais l’année passée, je la vis fondre comme une glace en été. Depuis quelques mois, je travaillais épisodiquement dans mes cours avec un collègue marocain. Payé par l’ambassade du Maroc, Mohamed Elboubekri Alaoui a pour mission de donner des cours de langue arabe, et parallèlement, de collaborer à des cycles de cours, dans des branches variées, en visant à développer la connaissance des cultures maghrébines en même temps que leur dialogue avec les autres cultures de l’école. Le projet OLC est ainsi fortement en phase avec les idées que je cherche à mettre en pratique.
Avec Mohamed, nous avions élaboré un cours sur les relations entre la loi et la religion. L’idée était de comparer le christianisme et l’islam dans leur lien avec les lois de différents pays en même temps que de comparer l’islam et la société occidentale dans leur rapport aux lois. La mise en pratique de ce cours passait par la présence des deux professeurs en classe et par l’alternance de leurs prises de parole. Mohamed présentait les points relatifs à l’islam et moi ceux renvoyant au christianisme et à la société occidentale. Cette alternance prit rapidement la forme d’un réel dialogue. Je le coupais volontiers pour émettre un écho aux positions musulmanes qu’il abordait, il en faisait de même concernant les valeurs occidentales que j’amenais. Et c’est là que la magie prit.
Était-ce parce que les élèves étaient déstabilisés par la vitesse du dialogue ou bien parce que l’exemple de l’ouverture “à l’autre” et de la remise en question “par l’autre” leur était donné ? Toujours est-il que, dans plus d’une classe et plus d’une fois, nos cours permirent l’éclosion de dialogues et commentaires des élèves allant bien plus loin que d’habitude. Positions politiques des imams, replis communautaires des uns ou des autres, multitude des positions musulmanes en présence… tout à coup nombreux furent les sujets où les élèves pouvaient partager entre eux et avec nous la difficulté de leur construction identitaire et religieuse.
Faut-il un seul ou plusieurs profs pour les cours confessionnels ? Il me semble aujourd’hui que l’important est surtout qu’il y ait plusieurs voix. En effet, comment montrer l’exemple du dialogue autrement qu’en dialoguant ? Mais dans un dialogue, il faut des acteurs sur le même pied d’égalité, ce qui n’est pas le cas des profs par rapport aux élèves. Pour montrer l’exemple, il faut donc que, par leur dialogue, les profs invitent les élèves à faire de même, court-circuitent leurs réflexes identitaires et les embarquent dans la véritable aventure de l’échange, de l’autocritique et de la construction.