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L’organisation actuelle des « cours philosophiques » dans l’enseignement officiel en Belgique date, pour l’essentiel, du « pacte scolaire », conclu en 1959 pour mettre fin à la « guerre scolaire » opposant les défenseurs de l’enseignement officiel (public) à ceux de l’enseignement catholique. Elle reflète le rapport de force existant à l’époque entre les deux « camps », très à l’avantage des partisans de l’enseignement confessionnel [1].

En effet, contre la volonté des défenseurs d’un enseignement public déconfessionnalisé, le pacte scolaire impose, jusqu’à ce jour, l’organisation de cours de religion et de morale non confessionnelle dans les écoles publiques. Et, comme en témoignent les programmes et directives concernant les différents «  cours philosophiques  », il s’agit bien ici d’instruction religieuse et philosophique engagée et non pas d’un enseignement non prosélyte des diverses doctrines et pratiques en la matière. Les décrets sur la neutralité de l’enseignement officiel francophone [2] distinguent d’ailleurs clairement le cas des professeurs de « cours philosophiques » de celui de leurs collègues : les premiers sont uniquement tenus de ne pas « dénigrer les positions dans les cours parallèles » alors que des seconds il est exigé de s’abstenir « de toute attitude et « Séparer les élèves c’est favoriser le repli communautaire. »de tout propos partisans dans les problèmes idéologiques, moraux ou sociaux, qui sont d’actualité et divisent l’opinion publique » et de « témoigner en faveur d’un système philosophique ou politique, quel qu’il soit ». Qu’on me comprenne bien.

DES ÉCOLES PUBLIQUES « LAÏQUES » ?

Je sais que de nombreux élèves, tout particulièrement en milieu populaire, sont croyants et le plus souvent pratiquants [3] , de diverses religions. Et, à l’adolescence, cet aspect de leur identité est généralement vécu par eux comme très important. Si elle veut vraiment s’occuper de l’éducation de TOUS les jeunes qui lui sont confiés, l’École publique doit AUSSI se montrer accueillante vis-à-vis des croyants pratiquants . J’estime qu’une École publique ouverte à tous ne peut pas être « laïque » au sens philosophique du terme. C’est-à-dire qu’elle ne peut exiger, ni des élèves, ni des enseignants qui la fréquentent d’adhérer à une vision du monde et une philosophie de vie dégagées de toute référence à une vérité révélée ou à l’existence d’entités surnaturelles. Mais l’École publique, dont les valeurs de base sont celles de la démocratie, doit être « laïque » au sens politique du terme : elle ne doit prendre parti pour ou contre aucun système philosophique ou religieux [4] .

J’estime que l’École publique doit initier les enfants et les adolescents au questionnement philosophique (le sens de la vie, l’amour, la mort, les questions éthiques…) et les instruire des réponses proposées par les principales options philosophiques et religieuses. Ce qui n’est pas le cas actuellement parce que l’état des choses instauré par le Pacte scolaire ne favorise nullement les comparaisons et donc la réflexion personnelle des enfants et des jeunes à propos de ces questions existentielles. Car le fait de séparer les élèves et de les confiner dans des « chapelles » idéologiques choisies une fois par an par leurs parents (ou par eux-mêmes quand ils deviennent majeurs) favorise au contraire l’endoctrinement et le repli communautaire.

DES COURS ORGANISÉS « EN CHAPELLES »

Je ne dis pas que tous les professeurs de « cours philosophiques  » sont des propagandistes, mais je suis absolument certain que l’organisation actuelle favorise les endoctrinements, d’autant plus que ce sont les organes représentatifs des différentes confessions religieuses qui choisissent les professeurs des cours de religion. Et ma longue expérience professionnelle dans l’enseignement public (trente-sept années dans une bonne quinzaine d’écoles secondaires différentes), me permet de témoigner du fait que, même si les professeurs de morale non confessionnelle ne sont pas nommés par le Centre d’Action Laïque, cette tendance à « prêcher pour sa chapelle » (laïque au sens philosophique du terme dans ce cas) existe aussi dans le chef de beaucoup d’entre eux.
De plus, je trouve cette séparation des élèves profondément préjudiciable du point de vue symbolique : alors qu’ils sont réunis dans tous les autres cours [5] , on les sépare quand il s’agit d’aborder ces questions fondamentales. Qui pourrait nier que cette manière de faire favorise les replis communautaires ?
C’est pourquoi je suis tout à fait favorable à ce que les cours dits « philosophiques » soient remplacés par un seul cours de philosophie, non partisan, dont le but serait de nourrir la quête identitaire de tous les jeunes par l’examen comparé des réponses que les différents systèmes philosophiques, religieux ou non, apportent aux questions existentielles qu’ils se posent forcément.
Un argument d’un tout autre ordre plaide en faveur de la fin du système imposé aux écoles officielles par le Pacte scolaire : l’accroissement du nombre des cultes officiellement «  reconnus » [6] . Ce qui implique que les écoles officielles sont obligées d’organiser de plus en plus de « cours philosophiques » différents. Outre le fait que cela coute très cher à la collectivité puisque toutes les écoles officielles sont tenues d’instaurer un cours même s’il n’est demandé que pour un seul élève, l’organisation en parallèle de tant de cours différents pose des problèmes de planning de plus en plus complexes, voire insolubles.

UNE REMISE EN QUESTION NÉCESSAIRE

Remettre en question l’organisation actuelle des « cours philosophiques » n’est pas un combat gagné d’avance, d’autant plus que ce système est inscrit dans la Constitution belge [7]. Mais il m’apparait nécessaire, car l’École, devenue pour la quasi-totalité de la population un passage obligé, du préscolaire au secondaire, n’est pas un service au public comme un autre.
Elle est une institution-clé de toute société démocratique. En effet, contrairement à ce qui se passe dans le monde associatif où les personnes se trouvent réunies en fonction de leurs affinités (communauté de centres d’intérêts ou d’opinions, mêmes origines géographiques, groupes d’entraide réunissant des personnes affrontant le même type de difficultés…), les écoles, au moins celles qui appartiennent aux différents réseaux publics, font se fréquenter sur le long terme des enfants et des jeunes qui ne sont pas réunis sur base de leurs gouts, leurs opinions ou leurs appartenances culturelles. Elles constituent par conséquent des minisociétés où peut s’expérimenter le vivre ensemble. Si cette expérience se passe mal, c’est-à-dire si les élèves vivent comme une épreuve désagréable, voire douloureuse la fréquentation quotidienne d’élèves — et de professeurs — issus de « mondes » différents, cela laisse mal augurer de la manière dont ils appréhenderont ensuite le monde « du dehors ». Il vaut donc la peine de se battre pour que les enfants et les adolescents issus de milieux culturels différents puissent être initiés ensemble aux questionnements et au débat philosophique et éthique plutôt que de les laisser confinés dans des « chapelles » qui s’ignorent les unes les autres.

notes:

[1Cf. SÄGESSER, C., Les cours de religion et de morale dans l’enseignement obligatoire, Courrier hebdomadaire du CRISP n° 2140-2141, Bruxelles, 2012. Je recommande la lecture de cette étude très fouillée qui décrit, entre autres, des différences significatives entre les deux grandes communautés linguistiques de Belgique.

[2Décret définissant la neutralité de l’enseignement de la Communauté (31/03/1994) et Décret organisant la neutralité inhérente à l’enseignement officiel subventionné (17/12/2003).

[3Ceci implique d’ailleurs selon moi une attitude compréhensive vis-à-vis du port de signes religieux à l’école par les élèves (cf. STASZEWSKI, M., Pour des écoles publiques pluralistes, in MRAXinfo, n° 184, septembre-octobre, 2008, pp 4 à 6 - http://michel-staszewski.blogspot.be/2011/07/pour-des-ecoles-publiques-pluralistes.html). Mais ce n’est pas l’objet du présent article.

[4Lire à ce sujet JACQUEMAIN, M. et ROSA-ROSSO, N. (dir.), Du bon usage de la laïcité, Aden, Bruxelles, 2008 et, en particulier l’article Les deux laïcités, pp. 5 à 9.

[5Sauf celui d’éducation physique, cas particulier dont il ne sera pas question ici.

[6En 1959 étaient seuls «  reconnus », les cultes catholique, protestant et israélite ainsi que la morale non-confessionnelle. Se sont ajoutées depuis lors, les religions orthodoxe, islamique et anglicane. Le bouddhisme est pressenti pour devenir la prochaine philosophie « reconnue ».

[7Dans son article 24 : « Les écoles organisées par les pouvoirs publics offrent, jusqu’à la fin de l’obligation scolaire, le choix entre l’enseignement d’une des religions reconnues et celui de la morale non confessionnelle ».