Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / TRACeS 212 - Qualifiant - Septembre & Octobre 2013 / Libéralisme soviétique contre jeunes bons à rien ?

On parle de l’inadéquation entre la formation et l’emploi, de telle option apparemment sans issue, de tous ces jeunes qui n’ont pas choisi d’y être… Et l’on a tendance à se flageller. Quel regard un sociologue, spécialiste du monde du travail, porte-t-il sur les liens écoles-entreprises ?

Ce genre de discours existe depuis toujours et suppose que la formation scolaire n’est pas adéquate par rapport aux besoins des entreprises. Il suppose une planification de l’enseignement qualifiant en fonction des besoins de l’économie.

Un tel système avait effectivement prévalu dans les économies dites socialistes. Par exemple, après la chute du mur de Berlin, en 1995, COCKERILL avait repris Eko STAHL, un combinat sidérurgique de l’ex-Allemagne de l’Est. Alors qu’il s’agissait au départ d’une entreprise ultra moderne, celle-ci ne faisait plus le poids dans un marché mondialisé. Pourtant la formation des ouvriers était en adéquation parfaite avec l’emploi. L’école professionnelle était intégrée à l’entreprise et celle-ci engageait quelque 600 apprentis par an. Or, des jeunes formatés aux postes assuraient certes la reproduction du système, mais pas son évolution. Si bien que l’usine était dépassée au bout de quelques années. Or, quand COCKERILL a repris cette entreprise, de pointe à l’origine, elle était déjà rétrograde. On estime au contraire que c’est l’autonomie de l’école par rapport à l’entreprise qui est à l’origine de son dynamisme.

Il est curieux de voir aujourd’hui les patrons, pourtant partisans d’une économie de marché, revendiquer la planification de l’enseignement. Ainsi, Olivier WILLOCX [1] attribuait il y a quelques jours dans le Soir la cause de délocalisation des entreprises à l’inadéquation de la main-d’œuvre. « S’il y a un chômage élevé, disait-il, c’est parce que l’école a failli dans sa mission de formation. »

Beaucoup de vent, mais qui bétonne

Plusieurs années séparent le moment où s’opère le choix scolaire et celui où l’on accède à l’emploi. Qui aujourd’hui peut avoir une vision correcte du marché de l’emploi futur et des possibilités d’emploi à moyen terme ? Qui peut estimer de manière satisfaisante le poids et la forme des migrations dans les années à venir ?

L’inadéquation entre formation et emploi est en réalité un discours purement idéologique qui ne repose sur aucune réalité, et qui vise à peser sur le marché de l’emploi et à « discipliner la main-d’œuvre ». C’est ce rapport de force vis-à-vis des jeunes qui par définition « ont le gros cou », « qui n’acceptent pas les choses », qui « ne sont pas comme avant » et « qui n’acceptent plus rien, et qui veulent tout avoir  », etc. C’est un discours qui ne correspond à aucune réalité, mais qui structure la réalité.

Les comportements réellement observés

La première chose qu’on observe dans les recherches en la matière, c’est qu’il n’y a pas de rapport univoque entre formation et emploi, y compris pour les formations les mieux calibrées par rapport à un débouché professionnel. Beaucoup de jeunes qui apprennent par exemple la carrosserie dans le professionnel ne deviennent pas carrossiers et auront trouvé d’autres emplois qui leur conviennent mieux. Souvent, les patrons ont mis en avant un manque de soudeurs. Chaque fois que nous avons examiné la question plus en profondeur, nous avons pu observer que l’on formait bien des soudeurs en nombre suffisant, mais que ceux-ci préféraient travailler dans d’autres secteurs où on peut avoir de meilleures conditions, plutôt que de travailler dans une usine avec des horaires du soir et des contrats d’emploi à durée déterminée.

Dans le temps, on fustigeait à juste titre les formations de coupe couture dépourvues de débouchés. Au terme de cette formation destinée aux filles, celles-ci étaient employées dans l’électronique en raison des habiletés manuelles et de la dextérité que leur avait procurées l’apprentissage de la couture. Elles étaient cependant mal payées et déconsidérées puisque n’étant pas formées à l’électronique.

Une logique dynamique et souple

Il en est de même pour les formations de l’enseignement supérieur et universitaire. Elles conduisent toutes à des occupations professionnelles très diverses. L’intérêt des formations universitaires est d’ouvrir aux diplômés une large palette de débouchés professionnels. Même dans une orientation aussi professionnalisée que le droit, la majorité des diplômés ne devient ni avocats ni magistrats, mais exerce dans une entreprise privée, une administration publique, ou dans l’enseignement.
Par ailleurs, nous sommes dans un monde où jamais les employeurs n’ont eu autant de diplômés à leur disposition. Pourtant, contrairement aux discours des employeurs, les emplois se créent dans des secteurs qui ne nécessitent guère beaucoup de formation. Le bâtiment, l’horeca, le gardiennage, les services domestiques. Au cours des dernières années, quelque 150 000 emplois ont été créés dans les titres-services.

Quel projet d’école ?

La question ne doit donc pas être celle de créer une espèce de tuyau qui relierait l’École au travail, mais d’aider les jeunes dans leur confrontation au marché du travail. La question pour un enseignant n’est pas celle de la pénurie supposée de main-d’œuvre des patrons, mais le destin des jeunes qui, après avoir réussi un parcours scolaire avec succès, dans le général, le technique ou le professionnel se retrouvent face à des emplois précaires, sans intérêt, peu rémunérés et déconsidérés. Ou encore à la situation des jeunes qui perdent toute motivation à étudier et décrochent en raison du dénigrement des trajectoires de relégation sociale et scolaire qu’ils ont subi.
C’est ça le problème majeur auquel on est confronté, et ce n’est pas celui des entreprises qui parlent d’une adéquation fantasmée. La question de l’enseignement, c’est à partir des élèves qu’il faut la réfléchir, en pensant à une formation qui peut soutenir leur identité et leur procurer un peu de fierté. L’enseignant doit être du côté des élèves et pas du côté des entreprises. L’enseignement doit fonctionner selon des critères qui lui sont propres. Sinon, ce ne serait pas une école, mais une entreprise.

Réussite de l’école, échec de l’entreprise

L’école a réussi à scolariser massivement les filles en un temps très court. Il y a encore moins d’un demi-siècle, le taux de scolarisation des filles était beaucoup plus bas que celui des garçons. Aujourd’hui, elles sont plus scolarisées et réussissent mieux que les garçons à l’école. L’augmentation de l’activité professionnelle des femmes est étroitement liée à l’augmentation de leur scolarisation. Or, l’entreprise les infériorise dans l’emploi aussi bien en termes de salaire que de statut d’emploi. En ce qui concerne l’égalité hommes femmes, l’entreprise est en retard par rapport à l’école.
Jamais, en réalité, les entreprises n’ont disposé d’une telle réserve de personnel diplômé et qualifié. La question est celle de la qualité et du manque réel d’emplois. Pertes d’emplois, restructurations et délocalisations se succèdent. Les emplois créés sont souvent à temps partiel, précaires, aux horaires inconfortables et à des conditions de travail pénible, alors que les emplois convenables sont rationnés. Les emplois auxquels les jeunes peuvent accéder, souvent à temps partiel, à durée déterminée, intérimaire et peu rémunérés ne leur permettent pas d’avoir leur indépendance par rapport à leur famille, d’accéder au logement, d’avoir des projets d’avenir…
Dans le rapport à l’emploi, le jeune valorise son diplôme, son expérience et ses qualités pour avoir de meilleures conditions. Alors que l’employeur met en avant les exigences de l’emploi face à laquelle la formation sera toujours considérée comme trop scolaire, pas assez pratique, et l’expérience pas tout à fait en accord avec l’emploi offert. Il jugera, en conséquence, les exigences du jeune démesurées. Lorsque les emplois sont comme actuellement rationnés, les jeunes sont, dans ce rapport, plus que jamais du mauvais côté du manche.
À l’égard de ses élèves, un enseignant ne doit pas se poser la question de savoir « À quoi est-il bon ? ». Les patrons se la posent sans cesse et leur réponse est toujours la même : « Il n’est bon à rien ». La question que nous devons nous poser est de savoir ce que l’économie offre aujourd’hui aux jeunes comme perspective. De ce point de vue, ce n’est pas l’école qui devrait s’adapter au marché, mais ce sont les entreprises et les emplois qui devraient s’adapter aux besoins d’une jeunesse de plus en plus scolarisée et instruite.

notes:

[1Administrateur délégué du BECI (Chambre de Commerce et Union des Entreprises de Bruxelles).