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Au début de cette législature, la Ministre de l’Enseignement obli-gatoire et de Promotion Sociale, Madame SIMONET, a appréhendé le dossier des cours « philosophiques » (cours de religion et cours de morale non confessionnelle) d’un point de vue pédagogique. Il s’agissait, à ses yeux, d’apporter des balises, en matière de pro-grammes, d’inspection, de titres d’enseignement.

En effet, les programmes des cours de religion sont laissés à l’appréciation exclusive des chefs de culte. Et certains cultes n’ont pas, pour leurs cours, de programmes clairement établi et validé par l’autorité du culte. En outre, le cours de morale non confessionnelle dispensé dans le réseau libre non confessionnel (FELSI), n’a pas davantage de programmes, car il n’y a aucun référentiel interréseaux en cette matière. En fait, il n’y a pas de cadre décrétal concernant les cours philosophiques au niveau des contenus à enseigner et des compétences à acquérir : le décret « Missions » ne mentionne pas les cours philosophiques.
Par ailleurs, le statut de l’inspection des cours de religion est pour le moins ambigu. La loi de 1959 dite de « Pacte scolaire » est assez floue concernant l’organisation de l’Inspection des cours philosophiques. Les inspecteurs de religion sont ainsi proposés par les chefs de culte ou organes responsables des cultes et nommés par le/la Ministre. « Laisser une place au religieux au sein de l’École »Certes, ils sont sous l’autorité administrative de l’Inspecteur général coordonnateur, mais tant pour la méthode pédagogique que pour le contenu théologique des cours, ils relèvent exclusivement de l’autorité du culte. Sur le terrain, à l’égard des enseignants, ils ont en fait peu de moyens de contrôle ou de pression quant au contenu des cours, faute de référents bien identifiés et d’un cadre juridique clair pour leur action.
Enfin, la liste des titres requis pour assurer ces cours est très ouverte. À l’exception des cultes catholiques et protestants, tant les titres théologiques que pédagogiques sont délivrés par des instituts qui ne sont pas reconnus par la Communauté française. Ils sont soumis au visa préalable du chef de culte dont les critères de recrutement des candidats, au vu de la pénurie, peuvent être très souples. La Communauté française, lorsqu’il s’agit de l’accès à la profession d’enseignants, quels qu’ils soient, est en droit de déterminer les titres requis et de définir les compétences professionnelles à acquérir dans le cadre d’une formation académique. La formation initiale des professeurs de cours philosophiques devrait comporter à la fois une dimension scientifique (théologie, philosophie, sciences humaines) et une dimension pédagogique.
Tel est, en quelque sorte, l’état des lieux. Les seules considérations pédagogiques qui viennent d’être évoquées démontrent à suffisance que l’on ne peut s’en tenir à un simple statuquo. C’est donc selon trois axes complémentaires — référentiels, inspection, titres requis — que la Ministre a souhaité agir.

Le contexte de travail

Cependant, pour bien saisir la portée, mais aussi l’originalité, de l’ensemble du projet porté par la Ministre devant le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, il est également important de prendre en considération des éléments du contexte de l’État belge fédéralisé.
En Belgique, la neutralité est de rigueur. Elle n’est donc pas un état laïc comme la France. La neutralité consiste non seulement à respecter toutes « les convictions philosophiques, idéologiques ou religieuses » [1], mais aussi à estimer que leur dialogue et, à défaut, que leur cohabitation est une source de richesse.
La loi dite du « Pacte scolaire » (1959) précise dans son article 4 « le droit des parents de choisir le genre d’éducation de leurs enfants » [2]. Le Pacte scolaire règle à cette fin l’organisation de cours de religion ou de morale dans les écoles publiques : toutes les écoles publiques doivent offrir le choix entre un cours de morale non confessionnelle et les cours de religion correspondant aux différents cultes reconnus par l’État.
Notons encore que, lors de la Communautarisation de l’enseignement, en 1988, certains principes fondamentaux du Pacte scolaire, dont ceux développés ci-dessus, ont été inscrits dans la Constitution. C’est l’actuel article 24 de la Constitution.
Il en résulte que tout changement en matière de cours philosophiques nécessiterait une révision de la Constitution au niveau de l’état fédéral, ce qui n’est évidemment pas du ressort de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Le rôle de l’école

Par ailleurs, la société belge, particulièrement dans les grandes villes, se présente aujourd’hui comme une mosaïque culturelle. À l’image de notre société, notre école est multiculturelle, multilinguistique, multiconfessionnelle : cette diversité en fait la richesse, pour autant que l’on évite les replis communautaristes. Pour cette raison, l’École ne peut être dans le déni de l’identité de l’enfant ou de l’adolescent. Cette identité est porteuse de traditions familiales, d’un patrimoine culturel ancestral, mais aussi, la plupart du temps, d’une affiliation religieuse. Il est d’autant plus important de laisser une place au religieux au sein de l’École que c’est sans doute le seul lieu où une parole instituée et instituante, celle d’un enseignant, est susceptible d’interroger, avec une distanciation légitime, traditions familiales et discours dogmatiques, en les confrontant à d’autres discours théologiques, philosophiques, juridiques, scientifiques, citoyens…
C’est précisément en vue de baliser les cours philosophiques et de rencontrer les exigences d’une éducation philosophique, interconvictionnelle et citoyenne, que le Conseil consultatif supérieur des cours philosophiques a déposé en 2009 un mémorandum traduisant la volonté d’instaurer des référentiels pour ces cours :
d’une part, mettre en place un référentiel par cours philosophique, identifiant les compétences visées ainsi que les savoirs et les savoir-faire nécessaires à la maitrise de ces compétences, degré par degré ; un tel référentiel serait déposé par l’Autorité de chaque culte ;
d’autre part, élaborer un référentiel commun à l’ensemble des cours philosophiques, établissant des convergences entre les cours philosophiques. On retrouverait une partie commune, donc identique, à tous les cours philosophiques, y compris le cours de morale non confessionnelle.

Des groupes de travail pour un référentiel

Pour sa part, la Ministre a décidé de porter, devant le Gouvernement et devant le Parlement, l’essentiel de la proposition inscrite dans le mémorandum du Conseil Supérieur. Elle a réuni des représentants des différents cours philosophiques, en particulier des chefs de culte ou des instances organisant les cultes, et a obtenu leur accord à ce propos.
Dans cette perspective, un groupe de travail interconvictionnnel élaborerait une partie commune à l’ensemble des cours philosophiques. Cette partie commune serait ensuite intégrée, telle quelle, dans le référentiel ou nomenclature de compétences spécifique à chaque cours philosophique. Les grands axes de cette partie commune ont d’ores et déjà été identifiés. Ils sont au nombre de trois : le questionnement philosophique, le dialogue interconvictionnel, l’éducation à une citoyenneté active.

Questionnement philosophique et dialogue interconvictionnel

Ainsi, le Conseil Supérieur s’est mis d’accord pour considérer la philosophie comme « méthode de penser et comme apprentissage du dialogue ». Pour le Conseil, plus que de transmettre un savoir culturel, ce qu’impliquerait un cours de philosophie et d’histoire comparée des religions, il importe de former au questionnement philosophique permettant à chacune et à chacun de développer des habiletés de pensée telles que la pratique du dialogue, la confrontation des points de vue, l’argumentation, la logique formelle, l’art de faire des distinctions, l’ouverture à la pluralité…
Le champ du dialogue interconvictionnel, quant à lui, devrait non seulement permettre à l’élève de se questionner sur ses propres représentations, convictions et pratiques en découvrant celles des autres, mais aussi d’être introduit à la pluralité des convictions dans une société démocratique et encore d’apprendre à dépasser les clivages, les stéréotypes et les préjugés.
C’est donc par cette partie commune que pourrait prendre place, au sein de chaque cours philosophique, une initiation aux différentes confessions religieuses et aux divers courants de la laïcité. En facilitant dès lors l’organisation d’activités communes, on suscite de réelles opportunités de dialogue, de tolérance, de rencontre.

Se confronter pour s’engager

Enfin, en matière d’éducation à la citoyenneté, il importe certes d’enseigner la loi que nul n’est censé ignorer. Mais plus encore, il s’agit de confronter les élèves aux fondements scientifiques, éthiques, philosophiques et théologiques d’une attitude, d’un comportement, d’un engagement. L’exercice d’une citoyenneté critique et responsable repose aussi sur le développement moral du sujet et pas uniquement sur la connaissance des lois. Dès lors, il y a place à l’école pour tous les patrimoines de sagesses et d’expériences, qu’ils soient d’inspiration scientifique ou poétique, philosophique ou religieuse, existentielle ou métaphysique.
Ces référentiels ou nomenclatures des cours philosophiques seraient soumis à une procédure d’agréation, prenant en compte le respect d’une pédagogie centrée sur les compétences, la planification et la progressivité des apprentissages eu égard au développement cognitif, et la conformité du contenu des référentiels avec les normes supérieures : Convention européenne des droits de l’homme, arrêts des Cours internationales, Constitution belge, principe d’égalité homme femme, lois, décrets…
L’originalité de la proposition déposée par la Ministre SIMONET réside en définitive dans l’articulation de la reconnaissance des identités multiples et de la nécessité de construire un socle commun de valeurs, de codes, de références culturelles pour favoriser la cohésion sociale.

notes:

[1Article 24, §1 de la Constitution telle que révisée le 15 juillet 1988.

[2Article 4, « Le droit des parents de choisir le genre d’éducation de leurs enfants implique la possibilité de disposer à une distance raisonnable d’une école correspondant à leur choix. » Le pacte scolaire plus qu’une liberté d’offre définit un droit des usagers.