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Confronté à des élèves qui perçoivent la société qui les entoure comme hostile et qui tentent, trop souvent, de se cacher derrière une lecture littérale du Coran, un professeur de religion islamique essaye de les initier à la profondeur du Coran, par le biais d’une réflexion sur la langue et le Livre saint qui est le leur.

Abdelaziz BAGDAD est professeur de religion islamique dans l’enseignement primaire et secondaire. Lorsque nous le rencontrons dans un café « Averoes » de Molenbeek qui, on le comprendra par la suite, porte bien son nom, Abdelaziz Bagdad commence par dresser plusieurs constats au sujet des élèves de ses classes. « Les difficultés qu’ils rencontrent au niveau de l’école en général, de la difficulté à approcher la lecture ou l’écriture, sont accompagnées chez ces jeunes d’un sentiment de ne pas appartenir pleinement à la société qu’ils habitent. Société qu’ils perçoivent d’ailleurs, à tort ou à raison, comme hostile à leur égard. »
Pour tenter d’aller plus loin, il décide de travailler avec eux la question du vivre ensemble. « J’avais envie, explique-t-il, de les amener à chercher eux-mêmes, de les mettre au travail. Il fallait trouver quelque chose de concret et qui n’était pas de l’ordre de l’utopique. J’ai décidé de travailler à partir de la langue qu’ils parlent, à savoir la langue française, qui contient des mots ou des influences qui viennent d’ailleurs.  » Il tente l’expérience avec une classe de cinquième secondaire. «  J’ai d’abord mis quelques mots au tableau qui ont une origine arabe comme sucre, magasin, alcool, abricot, chemise, coton, café... Et j’ai aussi mis des mots dont l’origine est turque, car mis à part la majorité des élèves d’origine marocaine j’avais aussi des élèves d’origine turque.  » Il propose ensuite aux élèves de réagir. « Mais monsieur c’est quoi, cet exercice, ce sont des mots français ! Et puis de toute façon pourquoi on fait ça ? Qu’est-ce que cela à avoir avec le cours de religion ? »
Expliquant alors aux élèves que ce sont des mots qui ont une origine arabe, les réactions fusent : « Monsieur, l’arabe on connait un peu et ça ce n’est pas du tout de l’arabe !  » « Mais, explique le professeur de religion islamique, le fait de leur avoir dit que ces mots ont une origine arabe les a amenés à s’interroger. Ils ont été captés et ont tenté de faire l’effort de voir où se cachait l’origine arabe du mot.  » Pour ce faire, il leur apporte des dictionnaires étymologiques, un dictionnaire qu’ils découvrent pour la première fois dans la plupart des cas. « J’ai aussi demandé aux élèves d’écrire un texte comprenant des mots qui ont pour origine une autre langue. Cela devait être un texte riche et multiculturel où on voyait la diversité. Et c’était beau. On a vu comment se nouent des liens entre ces mots. Même s’ils n’aiment pas, je voulais les faire écrire.  »

Découverte de l’âge d’or de l’islam

« Je voulais leur montrer que la langue accueille aussi. Parfois même, elle accueille des mots qui ont déjà voyagé par plusieurs langues auparavant. On en a déduit que ces mots ne sont que le fruit de rencontres, de dialogues, de voyages... Ils commençaient à percevoir le métissage et l’ouverture de toute langue, y compris de la langue française. » Abdelaziz BAGDAD décide alors de leur montrer comment, à certaines périodes de l’histoire, les hommes ont pu cohabiter et échanger. Il opte donc sans surprise pour la période de l’âge d’or de l’islam et, en particulier, l’Andalousie.
«  On est arrivé à un autre étonnement. C’est que ces grands savants n’ont pas tout inventé, ils ont aussi cherché ailleurs. Ils ont traduit des livres, ils connaissaient plusieurs langues dont le grec pour lire des manuscrits et essayer de les comprendre et de les traduire ensuite. Donc la langue arabe a aussi eu cet emprunt. Ces gens étaient aussi ouverts d’esprit et s’imprégnaient d’une autre langue, d’une autre civilisation ». L’étonnement des élèves s’explique aussi par le fait qu’ils tiennent souvent un discours un rien simpliste sur un islam ou une culture qui serait totale et autosuffisante. « J’ai aussi tenté d’introduire que ces savants-là étaient à la fois savants et musulmans. Mais cela ne les a pas empêchés, tout en étant musulmans, d’apprendre des autres, d’avancer, d’acquérir des connaissances, de rencontrer l’autre, d’apprendre d’autres langues, de traduire, de découvrir et d’innover. » Mais le risque n’est-il pas de voir ces jeunes s’arrêter à un constat de fierté lié au passé qu’ils viennent de découvrir sans aller plus loin ? « Certes, il y a ceux qui pensent qu’en étant fier de nos ancêtres, c’est suffisant. Mais moi je leur dis que ça, c’est l’erreur. Si on s’arrête là, on a tout raté. Ce sont que des exemples, des exemples à suivre. La question que je leur pose c’est “Et toi, quelle est ta participation ? Qu’est-ce que tu vas faire ?”  »

Au-delà d’une lecture littérale du Coran

Abdelaziz BAGDAD explique que c’est à ce moment-là qu’il introduit des versets coraniques dans le cours « pour leur montrer comment certains versets ont encouragé et poussé ces savants à cette rencontre, mais aussi, à se questionner, à raisonner, à méditer et à essayer de comprendre. Et dans le Coran, on a vu que certains versets les invitent à comprendre des signes, les signes de l’univers. Le Coran c’est un pont, il tisse des liens entre la science et la croyance.  »
Habitués à une lecture plus littérale du texte coranique, les élèves découvrent une autre manière de l’approcher. Abdelaziz BAGDAD parle de « contextualiser pour décontextualiser  ». C’est-à-dire ? « Je leur montre les circonstances pour ensuite les amener à déceler et découvrir l’esprit du texte, sa finalité. Si on prend le tout, ce n’est pas possible... On contextualise bien le texte coranique pour pouvoir le décontextualiser ensuite. Il s’agit donc de chercher l’esprit du texte. C’est ce qui explique qu’il y a divergence d’avis. »
Le problème, souligne-t-il, c’est que réaliser cet exercice de compréhension nécessite une série d’outils, dont la langue, l’histoire de cette langue, l’histoire des gens qui vivaient à cette époque, les circonstances de la révélation... Des outils qui manquent souvent à ces élèves. « Et puis, je tente de leur expliquer que quand le Coran va leur parler, c’est à eux personnellement en fonction de la vie qui est la leur, de l’histoire qui leur est propre, en fonction de ce qu’ils ont vécu. » Donc la lecture du texte change en fonction des moments de la vie, mais il y a quand même un socle commun.
« Il y a quelque chose où tout le monde se reconnait — et c’est très peu en réalité, mais c’est l’essentiel de l’islam. Et le reste, c’est à discuter, car chacun va l’aborder différemment. L’astronome, le linguiste ou même l’ascète vont l’aborder autrement. Ils vont être plus sensibles à certains versets coraniques qu’à d’autres. On peut dire que le Coran oriente le lecteur vers des thèmes de réflexion sur l’homme et le monde. Mais il ne parle pas de ça en détail, c’est à chacun de faire l’effort. Il ne te dit pas comment ça fonctionne, il ne te donne pas un manuel, mais il t’oriente, il te montre la voie, mais c’est à toi de la parcourir. La connaissance, c’est toi qui dois aller la chercher. Si on arrive à cela avec les élèves, on a réussi son cours. »