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Pourquoi parle-t-on tellement aujourd’hui des « cours philosophiques » à l’école ? Cette caractéristique singulière de notre paysage scolaire ne date pas d’hier.

L’existence en parallèle des cours de morale et de religion est une facette du compromis qui a mis fin à la guerre scolaire, il y a plus de cinquante ans. Ce compromis s’est consolidé depuis et ne trouve pas de meilleurs soutiens que du côté des professeurs de morale qui défendent très logiquement leur espace professionnel. Bref, l’édifice a fini par tenir tout seul dans un grand désintérêt général : au fond, ça fait longtemps que le compromis scolaire peut s’appuyer sur le compromis culturel plus vaste qui fonde notre société « catholaïque [1] ». Entre Carole, qui a fait sa communion, et Margaux, qui ne l’a pas faite, la différence ne saute pas aux yeux.

Fatima, Mohammed, Hajar et Hicham

Mais voilà : Fatima est arrivée. Et avec elle Mohammed, Hajar et Hicham.
Jusque-là, il n’y avait que quelques élèves juifs par-ci par-là pour colorer le délicieux condominium de la Belgique consociative. C’était l’époque où la kippa des rabbins ne dérangeait personne dans les couloirs, tout ostensible qu’elle soit. « Ils arrivent en masse, et en plus ils se multiplient. »Mais là, ils arrivent en masse, et en plus ils se multiplient. _ Dans certaines écoles, le cours de religion musulmane draine la majorité des élèves. Et là, on cale. Car cette religion pose problème : le sentiment prévaut que l’islam transplanté n’a toujours pas intégré nos normes et valeurs. Dans le meilleur des cas, on acte qu’il n’en a pas eu le temps. Dans le pire, on doute même qu’il n’en soit jamais capable. La séparation des élèves musulmans des autres élèves au moment où il s’agit de transmettre les valeurs du « vivre ensemble » et de leur donner du sens ne peut alors qu’inquiéter. Surtout que, faute de professeurs de religion issus de nos facultés de théologie, on doit faire appel au tout-venant pour cet enseignement particulier. Quelques cas malheureux donnent à penser à une opinion publique particulièrement méfiante que les cours de religion musulmane sont en fait des machines à fabriquer des salafistes.
Du coup, on s’interroge sur la pertinence de ces cours. Ceux-ci séparent les élèves alors qu’il importe de les faire dialoguer. Une proposition émerge et est à deux doigts d’aboutir en Communauté française sous la présidence d’Hervé HASQUIN (2000) : remplacer une partie des « cours philosophiques » par un cours unique pour tous les élèves où plus aucune conviction particulière ne sera inculquée, mais où chacun-e pourra accéder à une connaissance minimale de sa propre tradition et des traditions des autres. Une proposition de bon sens, mais qui échoue : il faudrait pour cela toucher à la Constitution et les piliers qui en sont les parrains n’y sont pas disposés. On pourrait créer un tel cours en plus et non à la place des cours de morale et de religion. Mais, semble-t-il, la grille des programmes est déjà saturée. Donc on y réfléchit…
Je ne sais pas si cette réflexion aboutira. Mais il me semble qu’elle se heurte à deux difficultés de premier ordre, qui se situent en dehors du champ de la discussion.

Familles demandeuses

Un : les demandes des familles de confession musulmane. Ce fut une révélation pour moi de découvrir à quel point elles étaient demandeuses d’un cours de religion spécifique à l’école publique. Paradoxalement, c’est dans leur chef une marque de confiance : elles souhaitent que leur religion soit correctement enseignée et ne souhaitent pas s’en remettre pour cela aux écoles coraniques qui s’organisent autour des mosquées sans aucun contrôle, alors que les cours qui sont donnés dans l’enseignement officiel font toujours l’objet d’une inspection-supervision [2].
Deux : le paysage global de l’enseignement. Les « cours philosophiques » ne concernent finalement qu’une minorité d’élèves puisque ceux-ci sont très majoritairement scolarisés dans l’enseignement libre catholique qui n’a aucune contrainte légale en la matière. Si ces cours devaient être supprimés dans l’enseignement officiel, un des termes du marché scolaire serait modifié. Dans cette hypothèse, les écoles libres musulmanes, déjà boostées par l’interdiction des signes religieux à l’école, sont promises à un vigoureux développement, avec, pour le coup, tous les risques d’une séparation encore beaucoup plus radicale des enfants [3] Ce serait la conséquence imprévue et perverse du compromis « catholaïque » dont il semble que nous ne soyons pas près de sortir.
Pourtant, ce compromis est aujourd’hui dépassé. Non pas pour des raisons d’ordre philosophique, mais parce qu’il est à la base du quasi-marché scolaire et des inégalités systémiques qu’il génère. Pour ma part, je rêve toujours d’une école publique inclusive, qui puisse aider les jeunes à se construire une identité fière sans connaitre l’expérience du mépris ou du déni, mais dans la mixité culturelle et sociale la plus grande [4]. Dans cette perspective, l’abolition des « cours philosophiques », qui ne concernent tout de même que deux heures par semaine dans l’enseignement public, ne me semble pas la première des priorités.

notes:

[1Selon l’expression de C. LABORDE dans Français, encore un effort pour être républicain, Seuil, 2010.

[2Cette inspection ne donne sans doute pas toutes les garanties étant donné la crise endémique de l’exécutif des musulmans de Belgique.

[3Horreur : une nouvelle école musulmane à Anderlecht, http://blogs.politique.eu.org.

[4Sous réserve de préciser ce concept beaucoup trop flou de « mixité sociale ».