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Une leçon de morale est une séquence de petites leçons ayant des objectifs pédagogiques différents, qui pousse les élèves vers une réflexion personnelle profonde sur une thématique particulière [1]. Dans ce processus, l’élève doit dépasser l’émotion ou l’opinion immédiate, à l’aide du groupe, de textes à visée philosophiques ou de tout autre support.

Dans le cours de morale, il faut « ouvrir des portes », mais en même temps laisser à l’élève sa liberté de penser. Il n’y a pas de vérité toute faite dans les grands problèmes philosophiques, mais on ne peut se passer de la réflexion pour les aborder.

Faut-il avoir peur de la mort ?

J’ai proposé aux élèves de mettre en place une discussion à visée philosophique [2]. Dans ce procédé, plusieurs élèves sont les garants du bon fonctionnement des débats, avec un élève-président qui donne la parole selon certaines règles (variables selon les groupes), un animateur qui relance philosophiquement un sujet. Dans ce cas-ci, c’est moi qui ai joué ce rôle. Il est intéressant de noter que je me suis déchargé sur l’élève-président de toute la charge disciplinaire. Les élèves n’ont plus de compte à rendre au professeur, mais bien au président démocratiquement élu. Des observateurs prennent note du bon fonctionnent du processus. Un secrétaire synthétise les différentes réponses et les distribue au cours suivant aux élèves.
Une telle discussion est intéressante à double titre. Premièrement, elle permet d’éclairer des concepts tels que la mort, la vie après la mort, les choix de vie… En effet, la manière dont on gère sa vie est toujours en rapport avec notre conception plus ou moins consciente de la mort. Ensuite, elle me permet de savoir ce que les élèves ont en tête et dès lors, je peux rebondir en choisissant tel ou tel texte ou document.
« Il n’y a pas de vérité toute faite. »
Les élèves, dans ce type de construction d’idée en groupe, amènent beaucoup plus que ce qu’ils pensaient amener au départ. Ils se découvrent eux-mêmes grâce à cette mise en risque dans le groupe. D’un point de vue démocratique, les règles suivant lesquelles le groupe échange permettent à chacun de prendre la parole en toute égalité. : le leadeur habituel n’a pas plus droit à la parole que le timide qui se voit proposer la parole par le Président.

Outils à penser

J’amène ensuite des « outils à penser » afin de pousser les élèves à prendre un point de vue différent du leur ou d’approfondir celui-ci. Ici, j’ai amené différentes chansons de Jacques BREL, de Mano SOLO, de Jacques HIGELIN qui parlaient de la mort. Nous les avons écoutées et les élèves ont donné leur point de vue sur le contenu de chacune d’elles. Ensuite, nous avons lu un texte résumant la théorie de l’authenticité de l’homme face à la mort. Nous avons regardé dans quelle mesure la conception qui y est exposée se rapprochait d’idées que nous avions déjà rencontrées.
Puis nous avons fait des tables rondes philosophiques à partir de textes antiques [3]. Les élèves avaient le texte à la main, tandis qu’un élève lisait un paragraphe. Je leur ai demandé de construire un sens contemporain à ces textes antiques. Mon rôle se limitait à donner la parole, à aider à penser lorsqu’il y a une résistance face au texte et enfin à guider la pensée de l’élève qui se confronte à un tel texte. Suivant les classes et la richesse des discussions, les textes ont été vus, entièrement, partiellement, ou certains textes seulement ont été abordés.
Ensuite, je leur ai distribué un extrait du livre : « La société postmortelle » de Céline LAFONTAINE. Dans ce livre, l’auteur analyse les pratiques de gérontologues américains qui, en attendant le jour où la technologie sera prête à réparer les corps grâce, notamment aux nanotechnologies, proposent de cryogéniser leurs patients.

Devenir immortel

En guise d’évaluation, je leur demande s’ils accepteraient de devenir immortels. Les élèves répondent à la question en donnant leur point de vue sur la mort et sur la vie. Dans leur argumentation, ils doivent se positionner « pour » ou « contre » le désir de devenir immortel. Puis, ils doivent donner leur propre conception de la mort et de la vie. Ce faisant, ils doivent intégrer dans leur argumentation des éléments qui ont été vus au cours, soit pour servir leur propos, soit pour les réfuter. Leur texte doit être cohérent et assumé. Les consignes sont claires et je fais des commentaires sur leurs travaux.
En guise de conclusion, j’aimerais citer quelques paragraphes d’un travail d’un élève de sixième année : « Abordons à présent LUCRECE qui déclare que “Le regret de tous ces biens ne te suit pas dans la mort.” Avec la cryogénisation, ce regret pourrait nous suivre, car, réveillé dans une autre époque, le rappel de nos bien passés créerait une frustration et un manque insupportable. LUCRECE nous présente la mort comme un repos, un sommeil. _ Ne serait-ce pas de l’acharnement que de vouloir rester éveillé ? LUCRECE a de plus bien compris une chose en plaçant dans la bouche de la Nature les mots suivant : “Tu verrais les mêmes choses”. En effet, un sentiment de monotonie s’installerait. LUCRECE voit volontairement la survivance comme quelque chose d’absurde. Évidemment ! À quoi bon vivre dans un autre monde sans la présence de ceux qui nous sont chers ! Je pense que nous aurons toujours peur de la mort, quoique l’on invente, cette peur est intrinsèque à notre être. C’est elle qui est à a source de notre gout pour la vie. _ Personnellement, mon angoisse serait bien plus grande de me réveiller dans une époque totalement étrangère. Ce réveil glacial me ferait froid dans le dos ! »

notes:

[1Le programme reprend des thèmes généraux tels que le sens de la vie, sa place dans la société, la différence entre l’homme et l’animal, etc.

[2Michel TOZZI, Débattre à partir des mythes : à l’école et ailleurs, Chronique sociale, 2006.

[3Textes de LUCRECE, ÉPICURE et SENEQUE.