Hiérarchies sociales de filières et de sections d’enseignement, histoire de promotion ou de relégation, de « mieux doués » et de « moins doués », place et fonctions des cours généraux... Voici quelques nœuds de l’enseignement qualifiant d’aujourd’hui, qu’on gagnerait à revisiter à l’aide d’un petit détour historique. Petites surprises garanties.

Le début de l’enseignement technique du côté des garçons tourne essentiellement autour de ce qu’on appelait l’enseignement industriel, au 19e siècle. C’était un enseignement organisé sous forme de cours du soir et destiné à des jeunes gens qui travaillaient (pour beaucoup, le travail commençait à 12 ans). Il s’agissait de cours théoriques scientificotechniques : mathématiques, physique, chimie, cours sur les turbines, etc..

L’enseignement technique : les mieux doués d’abord !

On y expliquait aux « auditeurs » (c’est ainsi qu’on appelait ceux qui suivaient ces cours) les lois qui permettent de comprendre la transformation de la matière. Le but : faire un ouvrier intelligent, qui comprenne son travail.
Il n’y avait donc pas de cours de pratique, puisque ces apprentissages-là se faisaient dans le lieu de travail. Ce sont les cours techniques qui donnaient la légitimité au système, qui éclairaient la pratique, même pour les niveaux les plus élémentaires de cette formation.
« Le législateur distinguait les ‘mieux doués’ des ‘moins doués’. »
Durant l’entre-deux-guerres, suite à l’augmentation de la demande, ces cours industriels se sont aussi organisés sous la forme d’un enseignement de jour, dans le cadre de « l’école professionnelle à orientation industrielle ». Jusqu’en 1950, cet enseignement dépendra du ministère de l’Industrie et non du ministère de l’Instruction publique, même si depuis les années 1930, les deux ministères auront une responsabilité partagée et coopèreront au sein d’un Conseil supérieur de l’enseignement technique.

Promotion sociale

On parlait à cette époque d’école professionnelle moyenne (même s’il s’agissait d’un enseignement technique). Elle délivrait des diplômes de niveau A3 (équivalent au secondaire inférieur) et pouvait conduire vers le niveau A2 (équivalent au secondaire supérieur), voire pour les plus courageux vers le niveau A1 qui délivrait le titre d’ingénieur industriel.
L’enseignement industriel continuait à exister sous forme de cours du soir. Dans la formule « école professionnelle », il y avait désormais un mi-temps de cours pratiques et un mi-temps de cours théoriques. Ces cours théoriques correspondaient toujours aux cours scientificotechniques. Il n’y avait donc pas de cours généraux tels que français, histoire, etc.
Il existait, par ailleurs, d’autres formes d’enseignement technique qui organisaient de l’enseignement commercial, agricole, artistique, du médical, de la formation d’assistants sociaux, etc. Elles délivraient aussi des formations depuis le niveau A3 jusqu’au niveau A1. Cependant, en 1939, 80 % des garçons fréquentant ce qui deviendra bien plus tard l’enseignement technique secondaire étaient dans l’enseignement industriel de jour.

Réorganisation… et (un peu) de « moyen » pour tous !

Après la Seconde Guerre mondiale, le travail ne représente plus nécessairement la valeur unique qui structure la vie sociale. Par ailleurs, le secteur tertiaire se développe. Les acteurs politiques ont voulu remodeler l’enseignement technique qui, jusque-là, était principalement organisé soit par les provinces et les communes (souvent, lorsqu’elles étaient dirigées par des élus libéraux et/puis socialistes), soit par l’enseignement catholique. En effet, la diversité et l’autonomie des pouvoirs organisateurs avaient abouti à un paysage très disparate. L’État a donc cherché à reprendre les choses en main, dans le souci d’instaurer plus d’homogénéité et plus d’égalité. Par ailleurs, les responsables politiques de l’époque affirmaient que pour faire un homme complet, il était désormais nécessaire d’introduire des cours généraux dans le programme de l’enseignement technique.
Dans le même mouvement, l’enseignement technique a intégré pleinement le « ministère de l’Éducation nationale » (nouvelle appellation), et quitté le giron du ministère de l’Industrie. On appellera « processus de normalisation » le fait de rapprocher l’enseignement technique de « l’enseignement moyen » (l’enseignement secondaire général). Et ce, de deux manières : par l’ajout de cours généraux et par la restructuration de la filière en enseignement technique secondaire inférieur (TSI) et supérieur (TSS). Du coup, la légitimité des cours techniques s’est vue concurrencée par celle des cours généraux importés de l’enseignement moyen.
Si on examine l’évolution de ce système, on constate que presque tout l’enseignement supérieur de type court (sauf l’école normale) est issu de cet enseignement technique, alors qu’aujourd’hui on aurait tendance à l’associer symboliquement à l’enseignement général… Par ailleurs, aujourd’hui encore, la part des garçons de l’enseignement technique dans des options de type industriel (ou technologique au sens large, incluant machines à commande numérique, informatique, etc.) est encore dominante.

Et l’enseignement professionnel ?

L’origine de l’enseignement professionnel actuel est toute différente : elle se situe dans les « ateliers d’apprentissage », créés au 19e siècle, à destination des ouvriers du textile plongés alors dans la grande misère. On a donc organisé des formations de six mois pour que ces sans-emplois puissent intégrer un travail dans l’industrie textile en plein bouleversement. Au fil du temps, on est passé à deux ans de formation, et on a intégré 2 heures de formation générale par jour pour leur donner une instruction relevant de l’alphabétisation. Ici donc, il n’y avait pas de cours techniques, il s’agissait d’apprendre à travailler.
Durant l’entre-deux-guerres, le législateur prévoit que les cours généraux et les cours professionnels soient dans un rapport 1/3, 2/3 et il classe l’atelier d’apprentissage en école de niveau A4 (niveau qui ne débouche sur rien d’autre). À l’atelier d’apprentissage, à la différence de « l’école professionnelle moyenne », les cours généraux ne sont pas de type technique, ils relèvent plutôt d’une instruction élémentaire (lire, calculer, etc.).

Parent pauvre, à tout point de vue

Au 19e siècle et jusqu’en 1945, l’atelier d’apprentissage pour garçons (qui deviendra, en 1952, l’enseignement professionnel secondaire) ne comptait qu’une poignée d’élèves. Dès l’entre-deux-guerres, le législateur fait la distinction entre les « mieux doués » et les « moins doués ». Il était prévu que les « mieux doués » puissent bénéficier de bourses pour fréquenter l’enseignement technique dans sa filière A3-A2-A1. Pour les « moins doués », inutile d’aller à l’école, autant aller directement gagner sa vie ! La filière professionnelle au sens actuel est donc restée très longtemps le parent pauvre, du côté des garçons tout au moins !
Ce n’est vraiment qu’à partir de la crise économique des années 1970 et du développement du chômage de masse, que les garçons qui se lançaient avant sur le marché du travail ont été poussés massivement à continuer des études plutôt que de chômer. Tous ceux qui ne parvenaient pas à suivre la filière technique ont alors intégré la filière professionnelle (définie explicitement dès l’entre-deux-guerres comme destinée aux « moins doués » !)... Depuis 1970, la population masculine de cette filière a gonflé, jusqu’à devenir plus nombreuse que celle de la filière technique. Au point qu’aujourd’hui quand on parle d’enseignement technique et professionnel, on a surtout à l’esprit les caractéristiques et les difficultés de la filière professionnelle…