L’évolution du nombre de chômeurs sur dix ans à Bruxelles se traduit en chiffres de la façon suivante : en 2001, Bruxelles comptait 70.714 demandeurs d’emploi indemnisés ; en 2010, ils sont 106.390, soit une augmentation de 50 %. Au cours de cette même période, la population active n’a cru que de 16 %. Si, en 10 ans, 37.915 postes de travail ont été créés, nous constatons dans le même temps que 36.350 personnes supplémentaires ont rejoint les rangs du chômage.

Stéphane THYS, responsable de l’Observatoire bruxellois de l’Emploi, explique que « Le problème cardinal, c’est la croissance de la population à Bruxelles. Malgré les créations de postes, le marché ne parvient pas à absorber une main-d’œuvre sans cesse plus nombreuse. C’est ce qui explique que l’emploi augmente, mais que le chômage ne régresse pas. » Jean-Claude DAOUST, interviewé dans le même journal [1], explique pour sa part l’accroissement du chômage par le manque de qualifications des demandeurs d’emploi et notamment par un défaut de connaissance du néerlandais. Pour ce dernier, « L’unilinguisme est l’illettrisme d’aujourd’hui. »

Le point de vue exprimé par Mr DAOUST, partagé par les autorités de la Région, doit cependant être relativisé si l’on se réfère notamment à l’article de trois chercheurs publié sur le site de Brussels Studies [2], dans lequel ils expliquent que si la croissance de la qualification de l’emploi à Bruxelles a effectivement été très nette depuis les années 1990, le taux de diplômés du supérieur a, lui aussi, évolué à la hausse en passant de 33 % à 46 % entre 1992 et 2005. Au cours de cette période, le marché du travail bruxellois a vu l’arrivée de nouvelles générations de travailleurs bien plus qualifiés que les précédentes. La croissance de la qualification de l’emploi résulte de la persistance d’un chômage structurel qui encourage les employeurs à privilégier le recrutement de travailleurs titulaires de diplômes plus élevés que les exigences de la fonction. Ce qui, d’un côté, « renforce la qualification formelle de l’emploi  » et d’un autre disqualifie « les chômeurs qui sont toujours nettement moins qualifiés que le reste de la population ». Et les auteurs de souligner qu’il serait « plus pertinent de comparer le profil de qualification des postes disponibles à celui de l’ensemble des actifs, et non à celui des seuls chômeurs ». Cette lecture invalide en partie le discours qui postule que le taux de chômage élevé à Bruxelles proviendrait de la seule « inadaptation des profils des demandeurs d’emploi par rapport aux besoins des entreprises » [3].

Les employeurs ont des exigences élevées

En 2011, le quotidien Le Soir [4], se basant sur une étude d’Eurostat (office statistique européen) souligne qu’« un travailleur belge sur cinq (22 %) exerce un emploi inférieur à sa formation ». Cette situation semble résulter d’un système d’enseignement qui met plus de diplômés sur le marché du travail qu’il n’y a de postes correspondants disponibles et de « la tendance des employeurs à exiger un niveau de formation supérieure aux besoins objectifs de l’emploi proposé ». Si l’article n’apporte pas de précision sur la situation bruxelloise, il est fort probable que ce constat y soit encore plus prononcé. En effet, la capitale belge attire et puise de la main-d’œuvre bien au-delà de ses frontières. La concurrence entre travailleurs s’en trouve de fait accentuée et cela permet aux employeurs d’afficher un degré d’exigence plus élevé qu’ailleurs au regard des emplois qu’ils proposent.
« Un travailleur belge sur cinq exerce un emploi inférieur à sa formation. »
Pour Mme Marion ENGLERT, chercheuse au DULBEA, il faut relativiser l’importance du manque de qualification des demandeurs d’emploi comme facteur explicatif du fort taux de chômage à Bruxelles. Elle fait le constat que Bruxelles présente « des taux de chômage par niveau de diplôme relativement élevés pour toutes les catégories de travailleurs » [5]. En comparant Bruxelles à d’autres grandes villes qui connaissent également un fort taux de chômage (toutes catégories confondues), la chercheuse constate qu’à Bruxelles le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur y est aussi plus élevé qu’ailleurs. En conséquence, selon elle, « ces taux de chômage élevés pour toutes les catégories des travailleurs reflètent le problème essentiel de Bruxelles » ; et de citer à l’appui de son analyse Christian VANDERMOTTEN : « Donc, plutôt que d’affirmer que les efforts de formation réduisent le chômage, il est plus correct d’affirmer, surtout à Bruxelles, que les plus formés chôment statistiquement moins (…) » [6] Pour Mme ENGLERT, il existe un manque d’emploi pour les Bruxellois et ce ne sont pas les politiques d’activation qui vont réduire le chômage, au contraire. Il vaudrait mieux, pour lutter contre le chômage, dit-elle, « prendre des mesures de création massive d’emplois », améliorer les conditions de travail et mener une lutte contre la discrimination.

Le développement de la sous-traitance alimente le discours sur l’in-employabilité des chômeurs

Le fait que les grandes entreprises et les administrations ont de plus en plus recours à des entreprises sous-traitantes et le fait qu’elles procèdent très souvent à des appels d’offres (ou appels à projets) contribue à alimenter le discours sur l’in-employabilité supposée des demandeurs d’emploi. En effet, les donneurs d’ordre attendent des entreprises sous-traitantes des résultats en termes quantitatifs, de normes de qualités, de délais, etc. Le salarié nouvellement engagé dans une entreprise sous-traitante devra donc immédiatement faire preuve d’une forte productivité. Idéalement, il devra disposer, préalablement à son engagement, des compétences requises pour le poste proposé. Ainsi, le temps pour intégrer tous les paramètres nécessaires à l’exécution de la tâche s’en trouvera réduit au maximum et, très vite, la productivité du salarié contribuera à la réalisation des objectifs contenus dans l’appel d’offres. Ces employeurs n’entendent pas laisser aux nouveaux salariés un temps d’adaptation trop long ni prendre le temps de les former et de payer pour cela. Non, il leur faut des travailleurs immédiatement rentables. L’in-employabilité du chômeur s’avère donc toute relative puisqu’elle renvoie davantage à une forme d’organisation de la production qui, d’un côté, permet à des donneurs d’ordre d’exiger et de poser leurs conditions et, d’un autre côté, amène les sous-traitants à satisfaire, au plus vite, toutes les attentes des premiers.

notes:

[1Le Soir, 9 & 10 avril 2011.

[2G. Van Hamme, I. Wertz et V. Biot, La croissance économique sans le progrès social : l’état des lieux à Bruxelles, Brussels Studies, n° 48, mars 2011

[3Contrat pour l’économie et l’emploi, Région de Bruxelles-Capitale, 200

[4Ricardo Guitiérrez, 17 & 18 décembre 2011.

[5M. Englert, Manque d’emploi ou d’employabilité ?, Ensemble, n° 69, octobre 2010.

[6C. Vandermotten, Évolution socioéconomique, reproduction sociale et formation à Bruxelles, Commission consultative formation emploi enseignement, 2008.