Dedans, tous les jours depuis
10 ans, on ne voit plus la magie
du dispositif de formation… Et
pourtant ! Sans nier les échecs et
difficultés, observant du dehors pour
une fois, j’assiste à un moment banal
et superbe.

Auberge de jeunesse Jacques Brel, mercredi
2 octobre, 21 h 15. Émeline (BAC3,
3e année du régendat sciences humaines)
est présidente de séance. Elle a
préparé un ordre du jour chargé. Il s’agit
de mettre en commun les observations et rencontres de
la journée à propos du quartier européen à Bruxelles,
échanger les informations, rechercher les paradoxes et
contradictions, formuler une question de départ et une
problématique.

LA PRÉSIDENTE ET LA VEILLEUSE

Cette fois, j’y assiste en personne extérieure, j’ai simplement rendu visite au groupe, je ne participe pas cette
année au voyage d’études. Émeline, « présidente », est
tendue, elle craint de ne pas arriver à boucler son ordre
du jour. Et dans l’organisation des sous-groupes où chacun
choisit de travailler sur différents sujets, Émeline
refuse le choix de Noémie (BAC1) qui s’est décidée la
dernière et la place d’autorité dans un autre groupe.
Clément (BAC2) lève la main pour dire qu’il cède sa
place à Noémie et change de groupe. Mais Émeline,
pressée, ne le voit pas et n’en tient pas compte. Elle
termine l’organisation des sous-groupes et met tout le
monde au travail.
À ce moment, Rosy (BAC3), et « veilleuse » pour ce
groupe de recherches, dit stop au nom de sa responsabilité
de veilleuse : « Je ne suis pas d’accord avec la
présidente, elle n’a pas tenu compte de la demande d’une
1re (BAC1), je demande qu’on voie si on ne peut pas organiser
les groupes en permettant à toutes les 1res de choisir
 ». Clément redemande la parole pour proposer sa
permutation. Émeline se rend alors compte que, dans
son empressement à organiser les choses, elle n’a pas
été attentive aux personnes. Elle s’en excuse, réorganise
les groupes et remet tout le monde au travail.
Je suis scié. Scié de voir ce groupe au travail. 21
étudiants, actifs, attentifs, attentionnés, positifs et de
bonne humeur et un prof, très discret, presque effacé,
sauf sur certains points de contenu, mais symboliquement
présent comme responsable ultime. Et cela après
une journée de 12 heures de visites, de rencontres, de
recherches sur le terrain. Des étudiants de 1re, arrivés
depuis trois semaines et déjà tendus vers un but avec
professionnalité, sans doute un peu perdus, mais pleinement
parties prenantes dans la recherche. Scié également
des potentialités formatrices du dispositif.

LES PETITS ET LES GRANDS

Une bonne part de la magie de ce moment vient de
l’organisation verticale du groupe. À l’école, habituellement,
on groupe les élèves en fonction de ce qu’ils
ne savent pas encore, en fonction de leurs manques
et en tablant que ce qui les réunit, ce sont les mêmes
manques que le Maitre va combler, progressivement, en
fonction d’un programme, étape par étape qui permettra
de passer à la classe suivante, regroupée en fonction
d’autres manques et face à un nouveau programme.
Imaginez qu’on groupe tous les bébés qui ne savent pas
encore parler pour leur apprendre à parler… Il n’y a qu’à
l’école et dans les ateliers industriels qu’on standardise
à ce point la production [1]
Nous avons décidé qu’un tiers du temps de formation
se ferait en groupes verticaux (des 1res, 2es et 3es années
ensemble) et nous avons volontairement placé la majorité
de ces temps verticaux en début d’année. Il s’agit de
faire entrer les 1res dans un milieu professionnel, dans
une organisation apprenante [2], dans un collectif acculturant.

« À l’école,
on devrait
particulièrement
soigner le milieu. »

Il ne s’agit pas de faire expliquer aux 1res par les 3es
ce que le prof ferait très bien lui-même ni de « tirer vers
le haut » les 1res grâce aux 3es, il s’agit de créer un collectif
de recherches où les interactions et productions
communes sont porteuses de sens et d’apprentissages,
un lieu d’identification qui permet les transformations
identitaires, plutôt « jeune futur enseignant » que « gros
bleu gueule en terre ».
Tous les êtres vivants adaptent leurs attitudes et
stratégies au milieu dans lequel ils vivent. À l’école,
on devrait donc soigner particulièrement le milieu. En
rangs d’ognons, face au prof qui cause, il n’est pas étonnant
que les élèves se mettent en stand-by en attente de
la bonne réponse à recopier et étudier pour l’interro. En
formation d’enseignant (et ailleurs aussi certainement),
il s’agit donc d’organiser ce milieu pour qu’il soit « naturellement
 » professionnalisant, apprenant, acculturant.
Et c’est la verticalité (pas seulement) qui le permet. Les
1res entrent dans ce milieu préexistant à leur arrivée,
dans une histoire déjà commencée, sont invitées à la
poursuivre et adoptent naturellement (pas toujours et
pas tout le temps, ne rêvons pas) les attitudes adaptées
à ce milieu.

LES NOUVEAUX ET LES ANCIENS

Plongés pendant une semaine dans St-Josse et le
quartier européen, les étudiants accumulent observations
sur le terrain et rencontres avec des habitants,
des associations, des administrations, des responsables
politiques. Le soir, ils mettent en commun, traitent les
informations et réalisent une « étude du milieu ». Pas
pour que le prof corrige en rouge, mais pour répondre à
une commande.
Cette « étude du milieu » est réalisée en lien avec le
programme du cours du même nom dans le libre (histoire
– géo dans l’officiel) pour les 1res et 2es années du
secondaire, un cours qui constitue leur principal débouché
professionnel. Cette étude du milieu sur le terrain
s’intègre dans un « PCV » (Projet Collectif Vertical) et
le projet est de construire trois séquences de cours (une
par groupe vertical) pour le secondaire. Ces séquences
leur ont été commandées par des anciens et maitres de
stage lors de la rencontre inaugurale de ce PCV. Ces
anciens interviendront encore deux fois lors du processus
 : en milieu de construction, à la fin de l’analyse
didactique de l’objet d’études (les quartiers), et en fin de
processus, lors de la remise finale et en grandes pompes
des trois séquences finalisées.
En plus de la verticalité, la magie de ce moment observé
doit donc aussi beaucoup au caractère fonctionnel
de l’activité. Il y a bien une mise en situation d’apprentissage,
une mise en projet avec une vraie commande,
une production utile et socialisable, avec des destinataires
connus et dont la sanction compte, avec de vrais
obstacles à surmonter pour produire, qui constituent
autant d’objectifs d’apprentissage. Il ne s’agit donc pas,
comme la littérature d’aide à la réussite dans le supérieur
le recommande avec le succès qu’on sait (!), de leur
faire endosser le métier d’étudiant, mais au contraire de
devenir, dès à présent et pour le rester, des praticienschercheurs
de l’enseignement des sciences humaines.

LES RÔLES ET LES STATUTS

Que Rosy et Clément aient « sauvé » Noémie n’a
guère d’importance en soi. Il ne s’agit pas de faire croire
qu’il faut toujours respecter les choix des élèves. À
une autre occasion et dans le même dispositif, c’est le
contraire qui se passera. L’essentiel est d’apprendre à
jouer son rôle, à tenir sa responsabilité, avec exigence et
rigueur en fonction de statuts clairement institués. Par
groupe vertical, il y a un président de séance (différent
Ça se tient
à chaque séance) et il y a une veilleuse (la même pour
tout le PCV). Mais il y a aussi un secrétaire de séance
qui transmettra à l’archiviste, un responsable de l’affichage,
un responsable de la planification…
Ce sont les statuts clairs qui permettent de jouer les
rôles pour du vrai dans un dispositif qui compte pour
du vrai aussi. L’institué est instituant, l’acte – pouvoir3
grandit et fait grandir. Acte – pouvoir comme pouvoir
sur son acte et pouvoir de son acte. Pouvoir sur son acte :
si le statut est clair et reconnu par les autres, la responsabilité
est à concevoir par celui qui
la tient et le rôle à composer comme
il le veut et peut, chacun a un pouvoir
à prendre sur son acte. Pouvoir
de son acte : la responsabilité qu’il
tient, le rôle qu’il joue importe beaucoup
pour le travail collectif, pour les
autres qui en attendent des résultats,
chacun tire un pouvoir de son acte. Mais ce pouvoir
que chacun prend et tire, il devra en rendre compte au
groupe, des temps sont institués pour que des paroles
soient échangées, qu’une régulation et un recul réflexif
soient organisés sur ce qui a été vécu.
Cette magie du moment, on la doit aux prodigieuses
inventions de Freinet et Oury : faire de la classe un
véritable collectif de recherches, faire des activités qui
comptent et pour du vrai, prendre chacun au sérieux, le
reconnaitre comme partenaire dans un projet commun
sans renoncer à sa responsabilité ultime, situer sa classe
dans le monde et inviter chacun à y être acteur responsable.
Cela reste passionnant.

notes:

[1C’est
Bernard Collot,
instituteur
Freinet, qui a le
mieux théorisé
des intuitions
que nous avions
en créant notre
classe verticale
coopérative. Lire
« La pédagogie
de la mouche »
aux Éditions de
l’Instant Présent,
2013..

[2Alors que les
libéraux de tous
poils veulent tellement
appliquer
les recettes du
privé au public, il
est étonnant que
l’abondante littérature
sur l’entreprise
apprenante,
l’organisation
apprenante n’ait
jamais (ou très
peu) perfusé en
pédagogie…