Un coup de gueule en Conseil des profs me rappelle pourquoi
il est tellement important de pratiquer la PI entre adultes
aussi… Et qu’il est essentiel de bien préparer ses poubelles
pour les sortir au bon moment, sans quoi je pratiquerai le
déversage sauvage des déchets que je n’aurai pas traités !

Comme tous mes collègues directrices et
directeurs d’école fondamentale, je rassemble
cette année encore les demandes
des enseignants en matière de formation
continuée afin de préparer le dossier pour
la Ville et le CECP [1]. En espérant qu’il n’y aura pas trop
de demandes concernant les mêmes journées, et qu’à la
loterie des APA [2]on aura un peu de chance…

DANS LA SOUTE

Pour la première fois, le catalogue des formations est
disponible seulement en ligne. Du coup, il n’y a plus les
formulaires « papier » habituels se trouvant dans le catalogue
qu’il suffisait de photocopier. Les enseignantes
m’ont remis, au mieux, un bout de papier avec un code
de formation et une date. Au pire, une vague liste dans
laquelle se trouvent des indications au crayon, quelques
intitulés partiels surlignés à côté de codes de formations
incomplets. Le tout sans date ou même avec des
dates incorrectes !
Je peste une soirée entière à tout revérifier et corriger,
coincé mentalement et émotionnellement entre les
documents à préparer afin de ne pas être hors délai, le
sentiment de ne pas être reconnu dans mon travail par
les institutrices qui me transmettent les informations
de cette façon et l’envie de tout envoyer balader.
Comme il y a jusqu’à six demandes de formation
pour une même journée (parfois parce que deux enseignantes
ont choisi de se former ensemble), je prépare
par écrit une procédure envisageant les différents cas
possibles en fonction des APA qui nous seront éventuellement
octroyées. Cette procédure sera à lire, amender
et valider au prochain Conseil des profs.
Inconsciemment, je zappe le reste et ne prévois rien
en ce qui concerne la question de la forme sous laquelle
j’ai reçu les demandes et de mes émotions…

SUR LE PONT

Travaillant dans deux implantations différentes, je
ne reverrai cette équipe que deux jours plus tard, c’està-
dire une éternité au vu de tout ce qu’il y a à gérer
entretemps en ce début d’année scolaire. Nous nous
retrouvons donc en fin de semaine au Conseil des profs.
Lors du « Tour de parole » qui ouvre ce Conseil, je parle
de ma fatigue et du manque que je ressens de n’avoir
aucune aide administrative. Rien d’autre. Au moment
où commence la discussion sur la procédure des inscriptions
multiples aux formations, une enseignante se
met à rire. C’est comme si on avait actionné un interrupteur.
Instantanément, toutes mes émotions de l’avantveille
déferlent en un beau coup de gueule. Et soudainement,
ils sont là les petits bouts de papier déchirés,
les inscriptions manquantes, incomplètes et erronées !
« Tu ris, mais moi je n’ai pas ri quand j’ai préparé tous
les récapitulatifs d’inscription et les demandes d’APA à
partir de vos brouillons pleins d’erreurs ! » Silence. Puis,
je reprends le fil du Conseil sur un ton que j’espère plus
posé, ce qui ne doit pas être le cas tant je suis intérieurement
ébranlé par cette explosion que
je n’ai pas vue venir.
Cinq minutes après le Conseil, l’institutrice est dans mon bureau.
On peut mettre des mots sur ce qui
s’est passé. Je reconnais l’injustice
de s’en être pris à elle alors que le
problème concernait l’ensemble de
l’équipe. Je lui présente mes excuses
pour cela, excuses que je renouvèlerai
au prochain Conseil, en même temps que je reviendrai
sur le fond. Sans encore très bien savoir ce que
j’entends par là.
L’institutrice est en larmes parce que, non seulement,
elle s’est tout pris devant ses collègues, mais en plus, à
peine dans le couloir de sa classe, elle s’est fait apostropher
par la dame d’entretien : « Alors, il parait que tu t’en
es pris plein la figure par le directeur ce midi ? » Une collègue
a déjà étalé sur la place non seulement ma saute
d’humeur, mais aussi et surtout a nommé qui en a été
la cible !

« Mes passagers
clandestins
devraient faire
l’objet de toutes
mes attentions. »

Comme quoi, quand on commence à déverser ses
poubelles n’importe comment, l’exemple est vite suivi…

EN PREMIÈRE CLASSE

À froid, et avec l’aide de personnes extérieures à
l’école, je décode et reconstruis ce qui s’est passé. Le
fait de n’avoir pas déposé en début de Conseil mes émotions
et en particulier le manque de respect que j’ai ressenti
pour mon travail. Et la certitude rassurante qu’il
y aura à nouveau un « Tour de parole » pour ouvrir le
prochain « Conseil », que je pourrai cette fois y lire un
texte préparé concernant ce qui s’est passé et se passe.
(Me) dire les mots qui n’ont pas été prononcés la fois
passée. En particulier exprimer ma colère (émotion légitime)
autrement qu’en gueulant. (Me) souvenir de la
vigilance à avoir par rapport à soi et aux conséquences
possibles des non-dits et des trop-dits. (Me) parler de
l’injustice qui en a découlé. (Me) répéter l’importance
des moments mis en place et de les utiliser proprement,
c’est-à-dire en les préparant entre autres par le passage
par l’écrit. (Me) parler de ma faillibilité en sachant qu’il
sera possible de la mettre en mots et donc de nettoyer
la culpabilité et la honte que je ressens à propos de ce
qui s’est passé. (Me) rappeler l’importance du tri des
déchets et de sortir ses poubelles au bon moment.
Parce que si je pratique ces institutions, c’est d’abord
une question d’éthique personnelle, afin de pouvoir
continuer à partager un territoire avec les autres
adultes, et avec mes passagers clandestins qui, au fond,
devraient voyager en première classe. C’est-à-dire faire
l’objet de toutes mes attentions.

notes:

[1Conseil de l’Enseignement
des
Communes et des
Provinces.

[2Les APA, activités
pédagogiques
d’animation, sont
organisées pour
encadrer les élèves
dont les cours ont
été remplacés pour
permettre à leur(s)
enseignant(s/es)
de suivre une
formation en
cours de carrière.
Les animations
sont réalisées par
des associations,
des animateurs,
des personnesressources
extérieures
à l’école.
Le nombre d’APA
octroyées chaque
année est largement
inférieur aux
besoins et tout le
monde n’est pas
servi… Il n’est pas
possible de prévoir
si on disposera
d’APA d’où l’impression
de loterie.