... et toujours moins autonome dans l’enseignement supérieur (pédagogique). Quand un pouvoir politique se laisse aveugler par l’idéologie dominante...

Paysage 1 puis Paysage 2, toujours plus fort, toujours plus libre, « Creative Wallonia » avec « Creative School Lab » ou « Cooking material », toujours plus fort, toujours plus libre. Et toujours plus libéral.

PAYSAGE 2

« La société n’existe pas, il n’y a que des individus. » [1]
« Désormais, dès que l’étudiant aura acquis 30 crédits de son programme de cours, il pourra compléter son cursus de la suite d’unités d’enseignement. Auparavant, l’étudiant était maintenu en échec et devait obligatoirement doubler. (...) “Il s’agit donc d’encourager l’étudiant à poursuivre sur la voie de la réussite” souligne le ministre MARCOURT, pour qui la modularisation des pro- grammes est une avancée majeure pour les étudiants. » [2]
Passons sur la conception archaïque de l’apprentissage sous-jacente à tout ce décret pour ne nous focaliser que sur cette question de la modularisation et de la disparition du concept d’année d’études. L’idée de base, issue de Bologne [3], est d’individualiser les parcours le plus possible. L’idéal est que l’étudiant puisse composer lui-même son parcours en accumulant les « crédits ». Il n’y a en effet plus de société, plus de collectif, rien que des individus.
Au niveau macro, ce n’est plus l’institution publique qui décide des programmes, c’est l’étudiant qui devient toujours plus libre de composer son programme lui-même. Et au niveau micro, il n’y a plus de groupes stables dans lequel l’individu s’insère, il n’y a plus que des agrégats d’individus, attroupés selon leur choix du moment. Et d’ailleurs de moins en moins attroupés aussi, puisque l’e-learning s’inscrit dans, et renforce l’évo- lution.
L’idéologie, ce n’est pas seulement les idées (fausses) de mon adversaire [4], l’idéologie, ce sont des idées qui produisent de l’aliénation sociale et culturelle [5]. Voilà un décret qui augmente la liberté des étudiants et des opérateurs de formation : c’est donc un bon décret ! Comment oser critiquer la liberté ? Aliénation sociale. Qui peut réellement profiter de cette liberté ? Quels étudiants ont les ressources financières, psychologiques, sociales, culturelles... pour pouvoir profiter de cette liberté, composer intelligemment leur programme, accumuler des modules complémentaires, se construire un projet et réaliser une combinaison originale et compétitive, susciter les bonnes rencontres, intégrer les différents apports ?
Aliénation culturelle. Quel tour de force ! Arriver à faire croire que la libéralisation de la demande (les choix des étudiants) et de l’offre (diversifier les choix possibles), c’est bon pour tout le monde, que l’individualisation et la seule poursuite des intérêts individuels permettront de mieux atteindre le bien commun, que c’est en augmentant l’individualisation et la compétition dans les études qu’on formera, par L’idéologie exemple, des médecins pour la médecine libérale ratisse sociale, des avocats pour la défense des large... indigents, des enseignants pour la réussite des plus faibles... ?!
Comment croire que l’individualisation et la mise en
compétition des jeunes permettra aux plus faibles, de réussir, et pour tous, de (re) faire société ?!

CREATIVE WALLONIA

« Devenez entrepreneur et cherchez la bonne idée en une semaine.  » [6]
« Creative Wallonia », « ID campus », « École numérique », « European schoolnet », « Creative School Lab »... l’arsenal complet du salut de la Wallonie par la créativité. Centrons-nous sur « Creative School Lab ». « C’est une belle mission pour l’école d’essayer d’amener chaque enfant à devenir qui il est, fondamentalement et singulièrement, détaché de tout conformisme, de tout “il faut”, “on doit”, parce que ce qui tue la créativité à l’école, c’est le côté normal, comme dans les Écoles normales... » [7]. C’est pour cela que le projet est centré sur les Écoles Normales où le laboratoire, ilot de créativité au sein d’un océan de normalité, provoquera une « modification incrémentale » [8] dont les concepteurs annoncent un « effet de masse » [9] attendu. La Wallonie est sauvée.
L’idéologie, ce n’est pas seulement les idées (fausses) de mon adversaire (5), l’idéologie, ce sont des idées qui produisent de l’aliénation sociale et culturelle (6). Aliénation sociale : le Public discrédite le Public, le ministre discrédite ses enseignants. Le Public se déclare dépendant de l’expertise du privé, d’une certaine idéologie mana- gériale, d’une certaine culture d’entreprise privée.
La gauche discrédite la gauche, les socialistes et humanistes discréditent leurs militants, renient leur histoire, oublient la créativité et les acquis méthodologiques de 100 ans de travail d’éducation populaire. La gauche se déclare dépendante du catéchisme simpliste des gourous de l’innovation commerciale. La gauche diminue les subventions au secteur associatif pour financer des consultants qui disent des bêtises (allez voir leurs sites), mais qui les disent au nom du Privé et avec des titres en Anglais.
Le ministère de la Recherche discrédite la recherche, le ministère de l’Enseignement supérieur discrédite les didacticiens, les pédagogues, les sociologues et même la recherche en GRH. Le ministère de la Recherche renonce aux acquis de la recherche pour se soumettre aux deux techniques et demie des ingénieurs de la communication, dont la compétence principale, et indéniable, est l’autopromotion facturée.

DES VANTRINS SINS CAWETTE [10]

« L’innovation est la capacité à convertir des idées en factures. » [11]
Si ce markéting de la créativité produit de l’aliénation sociale, elle produit, encore plus et de manière plus profonde, de l’aliénation culturelle. Elle impose une certaine conception de l’humain, de la créativité et de la manière de la générer.
« Amener chaque enfant à devenir qui il est, fondamentalement et singulièrement » dit le cultivateur d’idées qui cultive particulièrement celle-ci. Ceci fonde une conception de l’humain en tant qu’individu immanent sans besoin d’aucune autre transcendance que lui-même et sans aucune contingence, sociale principalement. Chacun aurait en lui une identité profonde, naturellement riche et féconde, dont, paradoxalement, la normalité empêcherait l’épanouissement et qui, en même temps, libérée par les techniques, deviendrait toute puissante indépendamment de son environnement social, économique, culturel et politique. C’est le culte thatchérien de l’individu : la société n’existe pas.
Cela signifie qu’il suffit d’un passage de quelques heures par le « Creativ School Lab » pour devenir un enseignant créatif (ça veut dire quoi ?), capable de rendre
les enfants créatifs en maths, en français, en musique, en sociologie et en patins à roulettes, indépendamment des connaissances disciplinaires et didactiques de ces ensei- gnants et indépendamment de l’organisation de l’école où ils enseigneront, des programmes, des collègues, des parents...
Ils défendent également une conception de la créativité, paradoxalement à la fois strictement technique (un pur savoir-faire) et dispositionnelle (une pure disposition men-
tale, intrinsèque et globale). Une fois la disposition installée et les techniques maitrisées, on est créatif de manière permanente, définitive et trans- versale. Peu importe que je n’aie aucune oreille et culture musicale, je serai musicien créatif. Peu importe que je n’y connaisse rien en chimie, en passant par « Material Cooking » [12], je ferai des découvertes majeures...
Ils méconnaissent, ou refusent de tenir compte de la distinction entre créativité et innovation :
• la créativité supposant l’expertise et la spécialisation, les idées et l’abstraction, la limitation à un domaine, la lenteur et le plaisir de la recherche pour elle-même ;
• et l’innovation supposant l’expérience et la diversité, le matériel et le concret, la vitesse et la rétribution (gain et performance) [13].
Confusion créativité/innovation et cette conception technique et dispositionnelle de la créativité, fait croire à une formation qui permettrait de l’atteindre de ma- nière permanente, définitive et transversale, indépendamment à la fois des connaissances pédagogiques, didactiques et disciplinaires des formateurs et des futurs enseignants et du cadre organisationnel et institutionnel dans lequel on travaille. Et c’est bien évidemment le contraire : on peut être très innovant dans un cadre donné (dans le lab, par exemple) et très conventionnel et normatif dans un autre cadre (dans l’évaluation des stages, par exemple). Et on peut être créatif dans un domaine (en sciences sociales, par exemple) et impuissant dans un autre (en peinture, par exemple).
Enfin, leur conception de la formation, la maitrise du « processus créatif » est évidemment dans la logique qui précède : il suffit de s’entrainer à suivre les trois étapes avec, à chacune d’elles, ses techniques. Dommage que les attachés du cabinet Marcourt n’aient pas comparé et évalué l’une par rapport à l’autre deux démarches ayant la même finalité (la résolution de problème) : ce processus créatif venu du privé et l’Entrainement Mental [14] issu de l’éducation populaire et du secteur associatif.
Cette conception de la formation à la créativité met l’accent uniquement sur les barrières mentales intériorisées comme seules entraves à la créativité. Cette conception offre l’avantage politique incontestable que des enseignants créatifs peuvent l’être dans n’importe quel cadre et qu’il n’est pas nécessaire de remettre en question l’organisation et l’institution scolaires. On peut mettre les sciences de l’éducation à la poubelle, de la psychologie à la sociologie, en passant par la didactique. Les post-its de couleurs et la manière de s’en servir suffisent...
Les résultats de la recherche dans ce domaine (13) sont pourtant catégoriques : aucune technique ni entrainement aux techniques seuls n’ont d’impact sur la créativité des membres d’une organisation, les seuls facteurs déterminants étant le type et l’intensité des pressions sociales et normatives liées aux cadres organisationnel et institutionnel dans lesquels les personnes interagissent. Il est vrai que politiquement cela couterait plus cher et ne servirait pas les mêmes intérêts de s’attaquer à ce cadre plutôt qu’aux barrières mentales des fonctionnaires.

ps:

Commentaire : Jacques Cornet - demeuré fonctionnaire et fonctionnaire demeuré [15]

notes:

[1La citation exacte est : « La société n’existe pas, il n’y a que des hommes, des femmes et des familles. », de
M. Thatcher.

[2C’est nous qui soulignons dans l’extrait de la présentation du décret sur le site du PS.

[3Le processus
de Bologne, signé par tous les états membres de l’UE (et d’autres), réorganise l’ensei- gnement supérieur pour faire

de l’Europe un espace compétitif à l’échelle mondialisée de l’économie de la connais- sance.

[4Définition iro- nique de R. Aron.

[5F. Sigaut distingue trois types d’aliénation, mentale, sociale et culturelle, que je déforme ici quelque peu (« Folie, réel et technologie », 1991).

[6Site de Creative Wallonia : http://nestin. be/#introduction

[7P. Brasseur, cultivateur d’idées, consultant et formateur en créativité (c’est nous qui soulignons) sur le site : http://urlz. fr/20mi

[8Toujours sur le même site, véritable florilège à consulter...

[9Toujours sur le même site, véritable florilège à consulter...

[10Je propose l’usage du wallon comme résis- tance populaire à l’idéologie anglo- saxonne.

[11R. L. Duncan, Sénateur républicain du Texas.

[12Autre consultant privé payé par la FWB (compétent parce que privé) et pouvant avantageusement suppléer à l’incompétence des didacticiens des sciences (incom- pétents parce que publics).

[13P.Auger,
« Manager des situations complexes. Quelles compétences développer pour l’entreprise de demain ? », Dunod, 2008.

[14www.entraine- ment-mental.info/

[15Pour paraphraser F. Oury, plus créatif que moi.