Tel fut le point de départ des ateliers philo menés dans une classe de 3e maternelle. Durant quatre périodes de cinquante minutes, seize petits philosophes de cinq ans, Paola (l’institutrice) et moi-même avons retourné cette idée dans tous les sens, histoire de comprendre ce que ça pouvait bien vouloir dire.

Les objectifs des ateliers philo portent sur des habilités de penser des enfants (problématiser, définir, conceptualiser, argumenter) ainsi que sur des attitudes dans et face au groupe (coopérer, écouter, respecter la parole des autres). L’aspect collectif et coopératif de l’atelier philo permet aussi de travailler l’estime de soi (j’ai une pensée, une parole qui a de la valeur et a sa place dans la discussion), de tisser des liens entre les différentes réflexions (je suis d’accord avec ce qui vient d’être dit, ou je ne suis pas d’accord..., je complète, nuance ce qui vient d’être soumis au groupe...)
Pour les amener à se positionner selon différents points de vue, j’ai amené des supports, pour servir de points de départ à nos discussions. Images et albums jeunesses furent ainsi les amorces des questionnements et des étonnements.

Un atelier phi quoi ? Philosophique !
Excités par l’arrivée d’une personne extérieure, les enfants m’inondent de questions. « La maman de Lucien [mon fils est dans cette classe], pourquoi tu viens dans notre classe ? Qu’est-ce qu’il y a dans ton sac ? Qu’est-ce qu’on va faire ? » Motivée par cette curiosité, je m’installe, leur demande de se placer en cercle dans le coin lecture et leur annonce avec un mot barbare l’activité que je vais leur proposer. Nous allons faire un atelier philosophique. « Phi quoi ? Mais qu’est-ce que c’est ? »
Ils sont tous très attentifs et mon premier défi est qu’ils restent en cercle et surtout qu’ils ne soient pas tous collés à moi. Une fois chacun à sa place, plus ou moins en cercle, je commence à expliquer un peu plus précisément en quoi consiste notre atelier.
« L’atelier philo, c’est un moment où on prend le temps de réfléchir, de parler, d’écouter les autres, de donner son avis, de se poser des questions. Et les questions qu’on va se poser, elles sont bizarres parce qu’elles n’ont ni bonnes ni mauvaises réponses. »
L’animation va pouvoir commencer, il me reste juste à préciser les consignes à respecter.
Lever la main pour demander la parole, attendre que je donne la parole, ne pas parler quand quelqu’un parle, sans oublier de rappeler – c’est très important – qu’il n’y a ni bonnes, ni mauvaises réponses. J’ajoute même que les petites bêtises sont autorisées.

« Elle serait fâchée et en colère »
Quatre supports sont proposés au fil des ateliers comme points de départ des discussions offrant des sources d’élargissement du questionnement, invitant les enfants à un voyage qui leur donne l’occasion de penser, de rêver, de comprendre, de partager, de s’échapper de leur réalité et de se retrouver.
Pour la première animation, j’apporte l’aquarelle de Folon, Un monde. Les enfants sont invités à observer et à raconter l’image en articulant leur histoire et leurs observations. Ce sont les premiers pas d’un travail d’argumentation, qui consiste à expliciter ce qui, dans l’image, leur permet de raconter telle histoire. C’est notre premier atelier, ils doivent apprendre à parler face groupe et surtout à s’écouter puisqu’il leur est demandé de proposer une histoire qui n’a pas encore été évoquée. Certains arrivent même à faire un lien avec les propositions des autres. Petit aperçu : « C’est un portail, parce que il a la tête dans son cerveau et qu’il y a une porte », « c’est une fusée et un télescope parce qu’il y a des étoiles », « c’est un bonhomme qui est fabriqué et qui a un trou dans sa tête » ou encore, « c’est un robot parce qu’il est fabriqué ».
Lors des animations suivantes, nous aborderons le rôle de la parole (« A quoi ça sert de parler ? »), en partant de « La grande fabrique de mots [1] », de la dispute et la réconciliation avec « Aujourd’hui, on va..., » [2] pour terminer par « Qu’est-ce que la colère ? », question initiée par la lecture de « Tous les animaux étaient en colère » [3].
Outre l’apprentissage de l’oralité, de l’écoute et de l’argumentation, un de mes objectifs était de préciser de quoi nous parlions ensemble et donc de définir (conceptualiser) de manière collective. Nous engageons ce travail de définition (en l’occurrence, celle de la colère) pour obtenir par exemple « La colère, elle vient du corps et elle sort quand on se fâche. », « La colère c’est quand on plisse les yeux. », « la colère c’est être triste », « c’est être tout seul » A partir de là, nous pouvons parler ensemble de cette colère et tenter d’en identifier les mécanismes par un travail de réflexion collectif.

Pourquoi la discussion philo a-t-elle sa place en maternelle ?
À cinq ans, on a des questions plein la tête et on ne s’en interdit aucune. Les enfants osent et c’est cette franchise qui donne l’élan à l’atelier. Tout l’enjeu est qu’ils considèrent cette parole (la leur et celle des autres) comme importante, mais aussi qu’ils acceptent de laisser une place à chacun (canaliser les plus bavards et inclure les plus timides ou réservés) pour les amener à une réflexion collective. La consigne « ni bonnes ni mauvaises réponses » évacue la peur de la faute, de l’erreur et autorise l’essai, la tentative, l’hypothèse. Nous espérons, ce faisant, les entrainer vers une autonomie de la pensée. Plus on avance dans les années du primaire, plus la pression de la bonne solution est forte, pourquoi ne pas envisager une autre relation entre la question et la réponse ?
Une telle activité avec des petits est intense et leur demande une vigilance et une attention extrêmes. La partie discussion peut difficilement dépasser vingt-cinq minutes. Pour l’un des participants, l’effort d’attention était manifestement difficile. Pour l’aider à réguler son excitation, nous avons décidé, Paola et moi, de lui donner un rôle, celui de dessinateur/journaliste. Sa tâche consistait à dessiner les évènements de l’atelier pour en garder une trace. Les rôles sont souvent utilisés chez les plus grands ; je ne pensais pas que cela serait adapté aux petits. Pourtant, cette responsabilité a eu un effet cadrant et positif.
L’animation philo doit rester ludique, le plaisir de penser ensemble n’est pas une évidence, cela s’apprend. Trouver des astuces pour maintenir l’intérêt pour le sujet choisi contribue à la réussite de l’atelier. Il est nécessaire de ponctuer les moments de discussion par d’autres modalités d’expression. Le recours au dessin (les enfants prennent un moment pour dessiner ce qui leur semble important dans ce qu’ils ont vécu, ce dont ils se souviennent, ce qu’ils veulent garder comme trace) ou à l’expression corporelle (exercices de concentration ou de mise en situation, de mimes) permet de diversifier les postures et les axes de réflexion. Cela permet aussi de sortir momentanément du rapport au groupe et de laisser la place à une activité plus introspective et à une réflexion individuelle.
Après avoir discuté avec l’institutrice, je suis convaincue de la possibilité et de l’intérêt de mener des ateliers philosophiques avec les tous petits. Habituée aux classes de primaire, il me reste beaucoup d’interrogation sur le dispositif le plus adéquat pour cet âge. Comment leur donner envie de faire des liens entre leur proposition, comment leur apprendre à construire collectivement, comment faire participer les plus taiseux, comment maintenir cette franchise et cette curiosité... Le pas est franchi désormais : un projet de sept animations dans des classes de 3e maternelle est en préparation pour l’année prochaine, qui permettra de nouvelles expérimentations et un affinement des dispositifs et des objectifs esquissés ici.

notes:

[1Agnès de Lestrade et Valéria Docampo, La grande fabrique des mots, Édition Alice Jeunesse

[2Mies van Hoet, Aujourd’hui, on va..., Minedition

[3William Wondriska, Tous les animaux étaient en colère, Édition Helliumt