Lutter contre le redoublement, c’est abaisser nécessairement le niveau. L’idéologie personnaliste molle fait le lit de la réaction élitiste dure.

Les enseignants ont raison de ne pas croire les experts, et pas seulement pour les raisons invoquées par François Dubet [1]. Les bizounours humanistes qui proposent de lutter contre le redoublement sans rien changer aux structures donneront raison aux conservateurs durs : lutter contre le redoublement, c’est nécessairement abaisser le niveau [2]. À l’époque de l’esclavage et au moment du débat pour son abolition, de nombreux catholiques estimaient déjà qu’il ne fallait pas changer les structures. Ils trouvaient plus efficace de demander aux maitres d’être de bons maitres, voire des maitres... excellents.

Structures et (dys) fonctions du système

Pour rappel, 58 % des élèves qui arrivent en 6e secondaire ont doublé au moins une fois, avec les relégations en cascades que ces échecs supposent, et 63 % de ceux qui arrivent en 1re année du supérieur y échouent, et cela sans compter — combien ? [3]—, tous ceux qui n’y arrivent jamais. À un tel niveau d’échecs et d’exclusions, croire que le système dysfonctionne, que l’échec est un problème, relèverait ou de la stupidité ou d’une perversion cynique si l’idéologie du mérite individuel justifiée par — et justifiant la compétition, n’aveuglait pas les consciences.
Un système qui produit autant d’échecs ne dysfonctionne pas, il fonctionne au contraire très bien en fonction de ce qu’on attend de lui. L’échec scolaire, comme le chômage, n’est pas un problème, c’est au contraire la solution. Et supprimer la solution d’un problème, ce n’est jamais le résoudre.
Ou pour le dire encore autrement, structures et cultures sociales et scolaires sont en relation systémique. Exemples. Au chômage structurel de 15 % et à la compétition pour l’emploi (structures sociales) correspond le redoublement (structures scolaires). Et à « Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie [4] » (cultures sociales) correspond « Qui veut, peut. » (cultures scolaires). Et compétition pour l’emploi (structure sociale) et glorification de la réussite matérielle individuelle (culture sociale) se répondent comme se répondent redoublement (structure scolaire) et méritocratie (culture scolaire).3282
Dès lors, poser le problème en termes d’échecs, sans remettre en question les structures et cultures dans lesquelles s’insèrent les acteurs, c’est tirer sur l’ambulance, c’est nécessairement faire porter la responsabilité des échecs à ces acteurs. La culpabilisation n’a jamais amélioré l’action.

Fonctions du redoublement

Avant de penser à supprimer le redoublement, on ferait mieux de se demander d’abord à quoi il sert. Et il faut reconnaitre qu’il est diablement utile, indispensable même, sa fonction première pour le système entrainant une série de fonctions annexes pour les acteurs.
Sa fonction première est évidemment la sélection. Les surnuméraires, inutiles au monde [5] tel qu’il va, sont et seront toujours plus nombreux. Il y a toujours moins de places. Et les places qui restent sont toujours moins sures, toujours plus inégales et toujours plus corrélées à la trajectoire scolaire. La lutte des places fait rage.
La première commande passée à l’école est donc bien de produire des échecs pour valoriser la réussite de ceux qui, pour la plupart, restent des héritiers [6], de produire des échecs et des orientations et réussites scolaires inégales pour justifier des échecs et réussites sociales inégales. C’est tellement évident qu’on a l’impression de bêtifier en le répétant pour la millième fois... Il y a bien un pacte (tacite) sur l’excellence du système qui remplit parfaitement sa mission.
Pour les parents, le niveau d’échecs les informe sur le niveau d’exigences et leur permet en fonction de leur niveau d’informations et de compétences familiales de calculer et d’ajuster la trajectoire scolaire de leurs enfants. Selon le niveau social, trop d’échecs peuvent inquiéter, assez d’échecs rassurent et trop peu n’attirent que les ratés d’ailleurs... Si on supprime le redoublement, comment choisir l’école de ses enfants ?
Pour les enseignants, l’échec est encore beaucoup plus utile, professionnellement indispensable même. Bien le doser garantit l’estime des collègues, de la direction, des élèves et des parents. Un bon prof est un prof exigeant, entendez un prof qui enseigne une matière difficile et qui produit des échecs. L’échec garantit une progression standard d’une année à l’autre, permet des regroupements homogènes, ce qui facilite grandement le métier et assure donc l’estime de ceux qui accueillent ceux que vous laissez passer.
L’échec est aussi indispensable à la gestion de la classe et donc, au confort du métier. L’échec reste le plus sûr moyen d’obtenir l’obéissance et le travail des élèves. Les points sont l’outil professionnel par... excellence, à la fois carotte et bâton pour tous. Et en plus, c’est moral : à chacun son mérite. Comment faire sans ?!
Enfin, l’échec, ou plutôt sa menace génère de plantureux profits. On le considère comme le marché le plus porteur du 21e siècle, tout ce que les parents sont prêts à investir pour optimiser les chances scolaires et donc sociales de leurs enfants : leçons particulières, coachs, stages divers, formations complémentaires, publications, matériel informatique et didacticiels...

La force de l’idéologie

L’idéologie, ce n’est pas seulement les idées (fausses) de mon adversaire [7], l’idéologie, ce sont des idées qui produisent de l’aliénation sociale et culturelle [8], c’est-à-dire qui orientent et justifient des pratiques produisant collectivement des effets contraires aux intérêts de ceux qui en sont victimes.
Par exemple, les familles populaires ont statistiquement très peu de chances de bien « placer » leurs enfants dans cette lutte des places, les enseignants qui travaillent avec eux, très peu de chances d’optimiser leur trajectoire, mais l’idéologie dominante, individualiste, les pousse à jouer un jeu de dupes dans lequel la probabilité de perdre est extrême, les empêche de dénoncer collectivement un système dans lequel ils sont nécessairement perdants. Quant aux classes moyennes, les plus farouches partisans de ce système, elles ne se rendent pas compte qu’elles fournissent — et justifient la place que leurs enfants occuperont — l’armée de gradués, sous-fifres désormais précaires du système qu’elles défendent. C’est l’aliénation sociale.
L’école, c’est le Lotto. Tout le monde accepte d’y jouer, sachant et acceptant que les pertes de la majorité enrichissent les gains d’une minorité, mais avec la circonstance aggravante que le tirage au sort est truqué. L’acceptation et même la conviction que ce système de compétition est bénéfique pour tous, c’est l’aliénation culturelle.
Tous les zélés de l’excellence, les promoteurs de pactes, les missionnaires anti redoublements sont d’une sincérité totale. Ils croient aux efforts pédagogiques, à la formation des enseignants, au management des établissements, aux prescriptions décrétales, à l’IFC, à l’inspection, aux conseillers, aux évaluations externes, aux missions du décret, et même à la citoyenneté... Ils ne voient pas que la compétition scolaire est corolaire de la compétition économique, alors que c’est pourtant d’une évidence aveuglante, aveuglante comme l’idéologie du mérite individuel dans une compétition généralisée.

C’est l’évaluation qu’il faut supprimer

Ce n’est pas le redoublement, la solution du problème de la sélection, qu’il faut supprimer, mais bien la cause du problème, à savoir la compétition et son outil, l’évaluation certificative. Si on ne supprime pas l’évaluation, alors il faut absolument maintenir le redoublement. Si on veut supprimer le redoublement, alors il faut supprimer l’évaluation certificative. L’école ne peut supprimer pas la compétition économique, mais elle peut supprimer la compétition scolaire. L’école ne pourra changer que si on change son moteur et sa finalité. 

notes:

[1F. Dubet, « Pourquoi ne croit-on pas les sociologues ? », Éducation et société n° 9, 2002/1.

[2À partir d’une idée de T. Diez.

[3Vous ne trouverez pas cette information dans « Indicateurs de l’enseignement 2014 », les indicateurs étant désormais organisés pour montrer les progrès de notre système d’enseignement…

[4J. Séguéla.

[5 R. Castel.

[6Bourdieu, 1962.

[7Définition ironique de R. Aron.

[8F. Sigaut dans « Folie, réel et technologie » (1991) distingue trois types d’aliénation : mentale, sociale et culturelle, qu’ici je déforme un peu.