Faut-il abroger l’évaluation certificative pour libérer les élèves et les maitres, transformer les écoles en havres d’épanouissement et de bonheur ? Faut-il éradiquer cet outil de compétition et de sélection qui engendre le redoublement, l’échec d’un grand nombre parmi les catégories d’indices socio culturels les moins élevés ?

Même s’ils dissimulent leur agressivité sous des oreilles de labradors, les oligarques sont des pitbulls qui s’attaquent à tout ce qui rapporte et serrent leur proie dans la gueule jusqu’à ce qu’elle crève.
Dans les années soixante, quand j’étais à l’école communale primaire du village, l’instituteur, à intervalles réguliers, récoltait nos petits sous et apposait un cachet correspondant à la valeur déposée dans un petit livret jaune pâle à notre nom. Le Crédit Communal draguait ainsi toutes les couches de la population pour récolter notre épargne et la mettre au service des collectivités communale, provinciale, étatique… Il a joué ce rôle durant 140 ans, jusqu’à ce que les pitbulls lorgnent ses avoirs, le privatisent (en Dexia), le saignent et le laissent exsangue en quelques années. Les loups politiques (Didier Reynders, Jean-Luc Dehaene, Marie-Christine Marghem, André Flahaut…), les laquais experts économistes (Bruno Colmant, Étienne de Callataÿ...), les patrons banquiers (Luc Coene, Axel Miller…) nous ont convaincus que l’État devait intervenir pour supporter une dette de plus de 50 milliards dont la charge s’étend sur plus de 70 ans. Et, comble de leur cynisme, ils nous ont proposé une enseigne « re-logo-loukée » (=Belfius) précédée du signe d’égalité pour nous faire croire que nous serions quelqu’un dans la banque.
En 2013, plusieurs grandes banques franco-européennes (BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit Agricole…) avaient promis de mettre fin à leur activité spéculative sur les produits agricoles. Une spéculation qui a, par exemple, provoqué l’explosion du prix du blé et des émeutes de la faim dans certains pays pauvres. En 2015, seule une des banques (le Crédit Agricole) a tenu ses engagements. S’attaquer à des produits de première nécessité comme le blé ? Les pitbulls ne lâchent rien !
Faut-il citer Cockerill, à titre de nouvel exemple, pour expliquer comment opère la rage animale des grands actionnaires prédateurs qui ne se satisfont, à un moment donné, plus de returns de 6 à 8 % et qui en veulent 10 puis 15 avant d’abandonner la victime agonisante…

Un monde en guerre

L’école est un fœtus nourri au sang de sa mère, la société. L’école est innervée de toutes parts par les idéologies dominantes (que les pitbulls propagent) et parallèles minoritaires (que les résistants tentent d’introduire). Dans ce monde sauvage, certains bobos consensuels, pédagogues, pratiquants de diverses chapelles font objection de conscience à la notation et votent pour l’abolition de l’évaluation. Ou, plus sophistiqués et hypocrites, veulent la rendre formative.
Mais comment croire qu’on peut protéger un enfant sans le prémunir, qu’on peut lui épargner la compagnie des chiens sans l’aguerrir, qu’on peut le préparer sans le rendre fort ? Et qu’on peut lui faire atteindre ses objectifs par la grâce divine, sans travail et sans effort ?
Et quel est l’enfant de l’école primaire qui va à l’école pour le plaisir d’apprendre, qui préfère faire ses devoirs à la sortie de la classe plutôt qu’aller jouer ? Quel est le jeune du secondaire happé par la soif de connaissance au mépris de toute rentabilité en termes de points sur le bulletin ? Quel est l’étudiant du supérieur qui fait sérieusement un travail non coté ? Quel est celui qui s’investirait lourdement dans l’étude s’il était assuré d’une réussite à moindre prix ?
Alléchés par de nouveaux revenus potentiels, assoiffés de rigueur et de réduction des dépenses publiques, abreuvés par l’arrogance de leur réussite, les pitbulls et leurs garde-chiourmes mordent et déchiquètent les services publics en général et l’enseignement en particulier. Et on ne peut nier qu’à l’image de ce qui se passe dans la société, l’école organise la lutte des places que l’idéologie dominante drape d’un voile qui prend les couleurs du travail, du mérite et de l’excellence. Les statistiques prouvent par ailleurs que les dés sont pipés, que les enfants des classes populaires se retrouvent trop souvent sur les cases « échec », et que les autres gagnent un diplôme qui leur permet de participer au même jeu, mais en plus grand, pour trouver un emploi.
Mais à rebours, renvoyer le travail au rang des valeurs éculées pour le remplacer par le plaisir, classer le mérite au rayon des occasions ratées pour lui préférer le désir, jeter l’excellence à la poubelle des idées pour lui substituer du « no stress », supprimer l’évaluation, n’est-ce pas répandre une idéologie dont le but apparent est de donner sens à l’école, mais dont la fonction pourrait être celle de masquer la réalité.

La compétition

Si ce n’est pour quelques créationnistes et témoins de Yahvé, les théories biologiques de l’évolution constituent d’irréfutables preuves de l’importance des principes de compétition et d’adaptation pour toute vie sur terre, à tous les échelons de la pyramide, des premiers organismes unicellulaires jusqu’à l’homo erectus.
Tout sportif sait qu’il n’y a pas de dépassement sans compétition et que cette dernière commence avec soi-même parce qu’on est tantôt son pire ennemi, tantôt son meilleur soutien. On court contre la montre, on saute contre des hauteurs, on lance contre des poids et on arrache le ballon à l’adversaire.
On peut prétendre que toutes ces unités auxquelles on se mesure n’ont pas de sens, mais ça marche. Et de la même manière, on veut de bons résultats scolaires, on cherche à se dépasser, on se sacrifie pour atteindre des grosses cotes et des distinctions. Même en conscience des aspects parfois dérisoires, mercantiles, approximatifs ou injustes, des points. Parce qu’on a vaincu sur soi-même, parce que ce jeu (même de dupes) ouvre des portes, surtout parce qu’il est signe de reconnaissance et qu’il s’agit là d’un moteur essentiel de l’action. Il y a d’autres sources de reconnaissance et d’autres moteurs pour réussir, mais celui-là est important et largement partagé dans notre société quoiqu’on en pense…

Des institutions

On voudrait des États souverains, des chenils bien fermés pour les pitbulls, des règles de conduite pour les banques et les multinationales, des services publics qui œuvrent pour les citoyens, des mécanismes de redistribution des revenus et des filets de sécurité sociale qui reposent sur la solidarité.
On voudrait des institutions scolaires solides et ouvertes qui créent un climat de travail et d’apprentissage dans une ambiance sereine, sans préjugés et sans stéréotypes, dans le respect de règles
On voudrait des profs qui attendent beaucoup de leurs élèves, qui sont exigeants, qui poussent les jeunes à aller plus loin et à se dépasser. Des dizaines d’études ont prouvé que les classes homogènes ont des résultats moins bons en moyenne que les classes hétérogènes. Une des conjectures évoquées pour l’expliquer, c’est qu’en situation réelle de classe homogène de niveau faible, les profs s’adaptent trop vite au niveau de leurs élèves. Pour ne pas dire qu’ils démissionnent… Alors qu’en situation expérimentale avec des profs motivés ou qu’en situation réelle avec des classes hétérogènes et des profs qui font pour tous, ce qu’ils désirent pour les plus forts, les résultats de ces mêmes élèves sont meilleurs.
L’évaluation produit une mesure avant tout. S’il n’y a pas d’enjeu, il n’y aura pas de jeu. Et si le jeu est truqué comme nous l’avons évoqué ci-avant, c’est peut-être en raison d’une grande manœuvre de sélection, d’élimination, d’asservissement que l’école opère sous influence des garde-chiourmes comme le pensent les abolitionnistes de l’évaluation certificative. Mais le problème n’est peut-être pas tant l’évaluation que le climat dans lequel elle s’opère.

Des contrôles sans chaussetrappes

Les contrôles d’évaluation devraient être annoncés et ne mesurer que des savoirs et des compétences exercées en classe, ce qui est loin d’être le cas. Il s’agit même d’une spécialité pour certains que d’exiger ce qui n’est pas pratiqué ou de piéger à dessein. Dans d’autres, c’est une méconnaissance de la fracture qui existe entre le rapport au savoir des jeunes et celui des maitres et qui provoque des malentendus dont la facture est à charge des premiers.
Les grilles de correction devraient être annoncées, transparentes et montrées aux élèves. Combien d’enseignants modifient la répartition des points en cours de correction, rechignent à transmettre les questions d’examens après coup, sont réticents à montrer les copies aux élèves ?
Il y a par ailleurs, dans le chef des enseignants, une forme de comportement qui les pousse consciemment ou non à se conformer à la moyenne. Pour être considéré comme un bon prof, il faut un certain pourcentage d’échecs, signe d’exigence, mais pas trop pour faire partie des bons pédagogues. Il s’agit d’anticiper au mieux les résultats des élèves auprès des collègues pour rester dans la norme. C’est la constante macabre d’Antibi qui veut que lors de la notation d’examens, la proportion de mauvaises notes est invariante quel que soit le sujet de l’examen et quel que soit le correcteur, indépendamment du niveau des élèves et de la qualité des réponses données par les élèves : 1/3 de mauvais résultats, 1/3 de moyens, 1/3 de bons.
On peut espérer une évaluation certificative, interne ou externe, qui évite les culs-de-sac énoncés ci-avant. Aux jeunes exclus ou perdants du système actuel, on peut souhaiter des évaluations certificatives justes, claires, transparentes et sereines qui leur permettent de se mesurer, de progresser, d’analyser leurs erreurs et de rebondir pour réussir. Cette réussite, il faut en faire l’affaire du groupe classe, un objectif à atteindre collectivement et non lancer les élèves de façon tout à fait contreproductive dans une compétition interindividuelle.