Dans l’organisation scolaire et/ou dans la recherche pour faire école autrement, se disent, comme si de rien n’était, des phrases, des mots qui ont l’air d’aller de soi, que l’on ne questionne même plus. S’y arrêter devient impératif.

Tu viendras en remédiation. Les offres de remédiation doivent être augmentées. Nous on peut diagnostiquer immédiatement tel trouble, tel déficit en lecture et faire de la rééducation. « Le sens de l’effort doit retrouver toute sa place à l’école, qu’il s’agisse de la mise en place d’un soutien immédiat et permanent pour lutter contre l’échec ou de devoirs adaptés tout au long de la scolarité [1] »

Quel sirop pour quelle toux ?

Voilà des mots et des phrases qui me dérangent copieusement. En effet, qui dit remède dit maladie, qui dit soutien dit faiblesse, qui dit rééducation dit handicap.
Maladie, faiblesse, handicap… de l’élève bien entendu. De chaque élève en difficulté, pris individuellement (pas spécialement pris dans sa subjectivité). En toute bonne foi, il s’agit d’y aller en soignant tel manque, en comblant telle lacune, au cas par cas…
L’intention se veut sans doute humanitaire.
Ce qui me dérange c’est l’espèce d’automatisme supposé : pour tel trouble, telle médication.
Ce qui me dérange dans ce genre de chemin, c’est que je n’y vois pas grand-chose comme questionnement à propos du pourquoi et comment on apprend (ou n’apprend pas), à propos du pourquoi et comment on peut vouloir apprendre ou non, dans un lieu « école » qui comprend des groupes de personnes, une organisation, un cadre, des structures, des classes institutionnelles et sociales.
Je ne vois dans « remédiation » qu’une réponse individualisante et formatée à une difficulté d’apprentissage, ou pire, de simple restitution.
Ce genre de réponse ne questionne pas non plus ce qui est premier : les objets de savoirs, les conditions et les façons de se les approprier.
« Tu viendras en remédiation. » ne me semble pas tenir compte du fait qu’il est possible de travailler collectivement à telle ou telle recherche ou production, d’y pointer des savoirs nécessaires pour les mener à bien, de chercher comment saisir et fixer ces savoirs afin de pouvoir aussi les transférer… Je ne me verrais pas travailler ce genre de démarche en « remédiation » ou alors, avec toute une classe.

La composition du sirop

Si la remédiation est si souvent prônée face aux échecs nombreux, c’est que la conception des apprentissages et même de la société n’y est pas étrangère. « Le but de l’éducation est de préparer l’individu, en tant que citoyen et en tant qu’acteur économique, à la société des individus qui, en compétition les uns vis-à-vis des autres, poursuivent leurs intérêts propres, concourent à la richesse de la société. [2] »
C’est bien d’une conception très libérale qu’il s’agit là. L’individualisation plutôt que la construction collective, l’effort personnel plutôt que la solidarité entre pairs, le mérite de chacun plutôt que la recherche partagée. La remédiation sert à panser les manques personnels toujours possibles… et mine de rien à diffuser en même temps une façon de voir la formation.
Du côté des enseignants, l’offre d’une sorte de remédiation existe aussi : si les cours de certains ne conviennent pas à l’inspecteur, ils bénéficieront de conseillers pédagogiques qui leur diront à eux, individuellement comment être bien au fait, dans les bonnes cases, au bon moment, en passant par les bons circuits. Pas de proposition de travail entre pairs – quitte à faire bénéficier d’une supervision – afin de créer des démarches porteuses pour les élèves, afin de pointer des nœuds qui devraient faire l’objet d’attentions particulières.
Que des formes de remédiations s’adressent aux élèves ou aux enseignants, il en ressort une idéologie générale : comme une volonté de maitriser, de contrôler, du haut vers le bas, avec injonction de bonnes techniques aux élèves et de bonnes pratiques aux enseignants, comme une intention de tout vouloir évaluer et seulement au vu des seuls résultats, sans considération pour les chemins. On met aussi en avant des techniques de rééducation qui semblent fonctionner comme si le sujet était nié, comme s’il s’agissait de réparer une machine (par exemple la machine lecture, en panne), sans tenir compte de l’humain caché dedans, avec son histoire, ses craintes, ses désirs, ses recherches de sens.

Des effets secondaires ?

Sur cette toile de fond individualisante, (in)digne produit du néolibéralisme ambiant, il reste que des jeunes sont largués. Comme les conceptions de formation n’auront pas changé demain, que faire avec eux ? Peut-être au moins se servir de ces propositions de remédiation pour les détourner, pour y dénicher d’autres consistances ?
Il est arrivé que l’utilisation de ces temps de reprises avec tel ou tel élève les remette en route. Chez l’un agira la relation privilégiée avec l’enseignant, l’attention reçue, le retour à de la confiance, chez un autre le rattachement à telle production collective faite en classe, avec coup de main particularisé pour s’y accrocher, chez un autre encore sa participation au PIA [3].
De toute façon il s’agit de se méfier de la conception maladie – faiblesse — handicap personnels d’enfants et de jeunes considérés comme des individus non inscrits dans des rapports sociaux à l’école et ailleurs. Pour habiter autrement ces moments de remédiation, il vaudra sans doute la peine de s’interroger alors sur le rapport aux savoirs et aux apprentissages des élèves, de chercher avec eux des pistes actives plutôt que de leur coller des sparadraps, d’en faire des collectifs de chercheurs, des producteurs de savoirs y compris à partir de leurs interrogations et de leurs singularités. 

notes:

[1elon les pistes du MR.

[2Tiré du même programme.

[3 Lire l’article de Stéphanie Debroux (pages 10 et 11).