Instrument pédagogique ou outil de domination, les questions sont omniprésentes dans les cours. Professeurs et élèves les utilisent pour apprendre ou faire apprendre, mais aussi pour se distinguer ou écarter les gêneurs. Si la question est une torture, qui, en classe, en est le bourreau ?

Mes heures de cours les plus calmes sont souvent les plus inefficaces : je parle, beaucoup, beaucoup trop, et tout ce que je dis se répand dans la classe, se colle au plafond, sort par la fenêtre si elle est ouverte ou se dépose avec la poussière de craie dans les rainures. Je pourrais me réjouir d’avoir donné cours dans de si bonnes conditions, j’ai fait mon devoir, aux élèves maintenant de se débrouiller avec ce que je leur ai raconté. Mais, quand je demande « Il y a des questions ? » et que les yeux fixés sur moi sont vides, je suis très frustrée de ces heures-là. Des élèves qui ne posent pas de question, ce sont des élèves absents, absorbés par autre chose, qui ne sont pas occupés à apprendre et, surtout, qui ne me reconnaissent pas comme professeur ! Car, à travers leurs questions, je me sens légitimée dans ma position de « maitre » qui apporte les réponses.
Merveilleux élèves qui m’interrogent justement sur le point qui fait avancer la matière dans la direction prévue ou donnent de « bonnes » réponses. Maudits élèves qui me questionnent sur un terrain difficile ou répondent par le cas particulier… Je ne traite pas de la même manière ceux qui me légitiment et ceux qui me déstabilisent. Et les élèves qui ne se risquent jamais à poser une question (surtout relative à la matière) ou donner une réponse (peut-être ont-ils fini par se taire parce que leurs réponses n’étaient jamais choisies) ? Si je ne me soucie pas de leur silence, ils s’y enfoncent, disparaissent presque de la classe. Ils ne savent pas comment se saisir de cet outil du questionnement indispensable à la réussite scolaire, mais trop peu enseigné.

Sois pertinent !

Beaucoup de questions d’élèves sont encombrantes et viennent à tout moment me couper la parole : certains m’interrogent systématiquement sur ce que je viens d’expliquer, d’autres m’accaparent avec un point de détail qui les intéresse (seul l’élève concerné écoute l’échange qui suit et je sens l’attention des autres décrocher). Les « C’est quand l’interro ? Vous avez corrigé le devoir ? » qui surgissent en plein cours alors que j’ai donné l’information au début me rendent dingue. Sur le vif, je dois réagir à toutes les questions posées et décider de leur pertinence : ne va-t-elle pas déconcentrer toute la classe ? Si elle nous fait sortir du sujet, pourra-t-on y revenir ? Va-t-elle me faire perdre pied ou perdre le contrôle ?
L’exercice n’est pas facile quand on manque de confiance en soi… L’accueil réservé à certaines questions dépend parfois seulement de l’insécurité ou de l’assurance que je ressens : en fonction de mon état d’esprit, j’esquive ou je me laisse questionner par une intervention d’un élève. Celui-ci, de son côté, prend tout le temps le risque d’être valorisé ou rejeté, car le professeur décide finalement de la ou de l’impertinence des questions. Si je sens le terrain glissant vers un débat de société ou que j’ai oublié de revoir à quelle date cette œuvre avait été écrite… je peux directement renvoyer la question à l’élève : « Tu chercheras la réponse pour demain ! » ou « Que veux-tu dire par là ? ». Les questions deviennent des outils qui m’évitent d’être déstabilisée ou de sentir ma légitimité menacée. Derrière le « N’hésitez pas à poser vos questions ! », il est souvent sous-entendu « mais seulement celles qui m’intéressent. »

Au X9e siècle

Moi aussi, je leur pose beaucoup de questions à ces élèves, ce sont des outils pédagogiques puissants et elles demandent des réponses de différents ordres. « Qui a déjà lu un polar ? » est une question ouverte pour les mettre dans le coup ; « Quelle est la thèse de ce texte ? » demande une réponse réfléchie (différentes formulations sont possibles) ; « À quel siècle encore a vécu Victor Hugo ? » (Sous-entendu dont nous avons déjà parlé au début de l’année et les deux années précédentes) cette question n’a qu’une seule réponse [1] et sonne comme une menace si aucun élève ne peut la donner. Questions et réponses sont à la base de la relation d’apprentissage et, surtout, de l’évaluation où les interrogations sont aussi des contrôles.
« Entre intention d’enseigner et désir d’apprendre, quels rapports de pouvoir, quel rapport aux savoirs nos manières de questionner donnent-elles à penser [2] ? » demande Olivier Maulini qui explore en profondeur « la question des questions [3] ». Si la question est parfois un instrument de torture, elle est surtout un instrument de pouvoir et le professeur (parfois maitre) comme les élèves (parfois rois) ont accès à ce pouvoir, ils doivent donc se le partager, en user sans en abuser.

notes:

[1Certains professeurs n’accepteraient que la réponse en chiffres romains (heureusement, à l’oral, ça ne s’entend pas)

[2O. Maulini, « Questionner pour enseigner et pour apprendre », ESF éditeur, Paris, 2005.

[3Et l’écriture de cet article m’a lancée dans la lecture de cet ouvrage très complet sur le sujet.