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Accueil / Publications / Contributions / Contributions 2017 / Tronc commun et différenciation pédagogique : un combat qui en vaut la peine

La réussite de tous les élèves dans un cursus continu et commun de la première Maternel à la 3ème secondaire, sans redoublement et avec des exigences ambitieuses sur les acquis des apprentissages, semble aujourd’hui hors de portée à la plupart des enseignants. En effet, nous constatons tous les jours dans nos classes que l’hétérogénéité scolaire des élèves est croissante et que leur motivation n’est pas au rendez-vous. Si on ne peut plus faire doubler les élèves qui ratent, ou les orienter vers des options ou des filières qui leur conviennent mieux, nous devrons gérer des classes dans lesquelles les différences entre les élèves seront telles qu’il faudra quasi individualiser les apprentissages, ce qui est impossible dans des classes composées de 24 à 30 élèves. Et les élèves seront encore plus démotivés qu’ils ne le sont déjà. Alors quand on nous dit qu’il faut adopter la différenciation pédagogique dans la classe, la colère gronde. Il faut vraiment n’avoir jamais dû enseigner pour croire que cela va être possible.

Et pourtant. Pourtant de la différenciation, nous en faisons. Peu à peu, quand nous repérons les difficultés de l’élève, nous diminuons nos exigences, nous le soutenons pour qu’il s’accroche, nous tentons de le motiver en adaptant la tâche, en l’aidant pas à pas et s’il n’y arrive pas nous lui disons de travailler plus, de ne pas perdre courage, et s’il n’y arrive vraiment pas, nous lui conseillons des options plus faciles, des filières qui lui conviennent mieux ou nous lui conseillons de tenter sa chance une deuxième fois en recommençant son année. Cette différenciation nous la connaissons bien, et si elle donne quelques résultats, si elle permet d’éviter quelques décrochages scolaires, si elle permet de porter peu à peu certains élèves jusqu’au bout de leur scolarité, nous savons qu’elle ne fait pas de miracles et que seuls ceux qui sont les plus méritants parviendront à relever le défi. Le métier est fait de réussites, mais aussi de défaites. L’école ne peut pas tout. Nous nous souviendrons de ceux que nous avons « sauvés » et nous oublierons les autres assez rapidement. D’autant plus que nous en viendrons à nous persuader que, s’ils ont échoué, c’est parce qu’ils ne travaillaient pas assez.

Différenciation pédagogique contre différenciation structurelle
L’Ecole gère l’hétérogénéité par la séparation, en regroupant les élèves en fonction de leurs difficultés ou de leurs facilités. Tant que ça marche, ils suivent la trajectoire « normale ». S’ils ont des difficultés, ils sont d’abord soutenus, épaulés, puis orientés : choix d’options, filières, AOB et AOC. La logique est qu’en adaptant les parcours des élèves à leurs difficultés et en regroupant ensemble des élèves de même niveau, on a de meilleurs résultats et qu’on arrive à être plus efficaces. Sinon, le risque est de baisser le niveau et de devoir renoncer à des apprentissages de qualité. Et puis tout le monde n’est pas « fait » pour le général et faire le qualifiant, ce n’est pas la honte.
Sauf que.

Sauf que statistiquement le constat est clair : les élèves sont orientés vers le qualifiant par relégation et sur base de constats d’échecs successifs plutôt que sur base d’une réelle motivation. Les élèves ont d’autant plus de chances de faire du général qu’ils sont issus de milieux favorisés. Les enfants de familles défavorisées sont sur-représentés dans l’enseignement spécialisé de type 3 et 8 et dans l’enseignement qualifiant, professionnel en particulier. Sauf à penser que ces enfants sont bêtes par nature, il faut bien constater que l’école reproduit les inégalités sociales et les transforme en inégalités scolaires. Massivement. Pas juste un peu « parce que l’école ne peut pas tout faire ». C’est la règle, et ceux qui y échappent constituent l’exception.
Or, les pays qui gèrent l’hétérogénéité par la séparation (options et orientation précoces, redoublement) ont de moins bons résultats moyens et génèrent plus d’inégalités socio-économiques. Dans ces pays, les écarts entre les résultats des meilleurs élèves et les résultats des moins bons sont beaucoup plus grands, et les écarts entre les résultats des établissements est aussi très grand. De plus, la répartition de ces résultats correspond à l’origine socio-économique des élèves. Les élèves issus de familles défavorisées réussissent nettement moins bien que les autres. Tout se passe comme si le système scolaire était organisé pour assurer la reproduction sociale : faire réussir les enfants des parents instruits et orienter les autres faire des options et des filières dans lesquelles on apprend moins. Par contre, les pays qui gèrent l’hétérogénéité par l’inclusion (options et orientation tardive, redoublements exceptionnels) diminuent les inégalités de résultats liées à l’origine socio-économique des élèves et ont de meilleurs résultats moyens sans que le niveau des meilleurs ne diminue. Evidemment pas par miracle. Mais parce qu’ils pratiquent la différenciation pédagogique (évaluation formative, adaptation des situations d’apprentissages aux difficultés rencontrées par les élèves sans renoncer sur les apprentissages) plutôt que la différenciation structurelle (orientation précoce et redoublement ou adaptation des apprentissages). Simplement parce que dans les systèmes scolaires qui pratiquent la différenciation structurelle, les difficultés scolaires des élèves s’accumulent au fur et à mesure que leur scolarité avance. A force de petites adaptations, de soutiens qui aident à faire mais ne font pas apprendre, de deuxième « chance » et de guidage vers les options, les établissements et les filières sur base de carences et d’échecs, l’élève empile les savoirs non acquis et les compétences non maîtrisées.

Oui mais comment ?
Supprimer ou réduire le redoublement, renoncer aux filières et aux options pour adopter un tronc commun renforcé et polytechnique de la maternelle à la troisième secondaire, c’est donc renoncer à la différenciation structurelle. Il s’agit donc de gérer autrement l’hétérogénéité scolaire, les difficultés scolaires des élèves, sans quoi celles-ci ne feront que s’accumuler tout au long de leur parcours.

Au contraire, la différenciation pédagogique consiste à prendre en compte les obstacles rencontrés par les élèves afin d’aménager les situations d’apprentissages sans renoncer aux exigences d’apprentissages.
Différencier, c’est tenir compte des différences entre les élèves. Mais il y a tellement de différences qu’on a l’impression que la difficulté est immense, voire rend la tâche impossible. Il faudrait individualiser le travail en classe, ce qui est matériellement impossible et socialement non souhaitable puisque le rôle de l’Ecole est au contraire de créer une culture commune dans la classe et de favoriser les apprentissages par le biais du travail collectif en classe (ensemble on apprend mieux).

La différenciation suppose d’abord de varier les situations d’apprentissage pour tous. En passant par une variété de méthodes et de situations, on permet à tous les élèves de se confronter à ce qui est plus difficile pour eux et à bénéficier des approches dans lesquelles ils sont plus à l’aise. Ensuite, parmi toutes les différences entre les élèves, certaines sont plus importantes. Quand on parle de différenciation, on a trop tendance à se focaliser sur les différences « naturalisantes », qui attribuent aux caractéristiques de l’élève l’origine de ses difficultés scolaires. Les difficultés scolaires des élèves trouvent pourtant majoritairement leur origine dans les caractéristiques des situations d’apprentissage mises en œuvre, et plus particulièrement dans la signification différente que ces situations prennent pour les élèves dont la culture familiale n’est pas proche de celle de l’Ecole. Tous les élèves ne perçoivent pas de la même façon les objectifs d’apprentissage qui sont associés aux tâches et situations qui leur sont proposés en classe et ne s’y investissent pas intuitivement de la bonne manière. Ces différences-là son fondamentales pour la réussite des élèves et si on en tient compte dès leur entrée dans la scolarité, dès l’enseignement maternel, leur entrée dans les apprentissages est grandement facilitée et leurs résultats futurs sont grandement améliorés. Différencier, c’est donc d’abord veiller à orienter de façon claire tous les élèves vers l’objectif d’apprentissage, ce qui est en jeu dans la situation ou l’activité proposée, et de proposer au besoin des façons différenciées d’y parvenir, créer la médiation la plus pertinente entre ces élèves et les savoirs.

Différencier, pas individualiser
La différenciation pédagogique, ce n’est donc pas individualiser les enseignements dans la classe. Parmi toutes les difficultés d’apprentissage qui peuvent être attribuées aux différences entre les élèves, ce sont les difficultés liées à l’origine sociale des élèves qui sont les plus importantes. Pour faire face à ces difficultés, la différenciation consiste à prendre en compte ces difficultés dès le début de la scolarité de l’élève et de concevoir des situations d’apprentissage qui répondent à leurs besoins sans renoncer sur la qualité des apprentissages.

Ces difficultés sont de deux ordres :

  1. Apprendre à devenir un élève conscient des attentes de l’Ecole, qui s’intéresse aux apprentissages pour eux même et développe cet intérêt.
    Il s’agit notamment de passer d’une attitude centrée sur la tâche et sa bonne exécution à la compréhension du fait que l’objet de la tâche proposée à l’école est l’apprentissage d’un savoir et non la réussite de la tâche en elle-même. Les activités scolaires sont centrées sur des objectifs précis d’apprentissage et ces objectifs doivent être explicités. Il ne s’agit pas seulement de réussir la tâche, de bien faire, de donner la bonne réponse, l’enjeu est de s’approprier un nouveau savoir et de l’intégrer aux savoirs déjà acquis pour augmenter la compréhension dans la discipline concernée et sa compréhension du monde. Ce n’est pas inné, et si l’école ne se préoccupe pas de cet apprentissage, les élèves dont les familles ne disposent pas des ressources culturelles et financières pour le faire, continueront à vivre leur scolarité « à côté » des attentes de l’Ecole.
  2. S’approprier progressivement la langue de scolarisation, celle-là même qui est l’outil avec laquelle les apprentissages se réalisent.
    Son apprentissage concerne l’ensemble des élèves, même si certains la maîtrise déjà mieux en entrant dans le système scolaire par simple proximité de leur culture familiale avec les attentes de l’école. Il s’agit de la langue que l’Ecole emploie pour construire et penser les savoirs (niveau de langue, vocabulaire, complexité des structures de phrase). Il y a des aspects disciplinaires (chaque discipline a son vocabulaire et sa manière de structurer la pensée et les savoirs), mais aussi des aspects transdisciplinaires (utiliser la langue pour apprendre et pour penser les objets d’apprentissage). La langue de l’école est un objet d’apprentissage en soi et cela dépasse le contenu du cours de français. Et sa maîtrise progressive est indispensable à la réussite scolaire.

La remédiation ne sert à rien. Ce qu’il faut réussir, c’est la médiation entre les savoirs et l’élève, pour tous les élèves. Et c’est tout l’art de notre métier, mais pour le coup, ce sera une responsabilité d’équipe et il faudrait en faire le centre du travail d’équipe.

Ce n’est évidemment pas simple et il faudra qu’on nous en donne les moyens (outils, formations, travail d’équipe, taille des classes), mais c’est ce combat là qui en vaut la peine. Se battre pour avoir les moyens de la réussite pour tous !