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Nous sommes le 14 février. Je donne cours en dernière heure dans une école bruxelloise dont la réputation n’est plus à faire. Trois mois plus tôt, un enseignant, d’origine juive, avait essuyé une attaque antisémite.

On m’a attribué le cours de français en 4e année TQEM (technique de qualification électromécanique). Ma liste m’indique le nom de six élèves (tous garçons), ils ont entre seize et dix-huit ans. On m’avait déjà prévenu : je risquais de passer l’heure de cours à la salle des profs, faute d’élèves.
Le groupe d’élèves en question n’avait plus eu de professeur de français depuis la mi-septembre. Étais-je donc l’« emmerdeur » qui les priverait de ces quatre heures de fourche par semaine ? À la salle des profs, certains enseignants m’avaient mis en garde : les électromécaniciens étaient le second groupe le plus dur de l’école, après les mécaniciens.
Le programme ? « Tu ne penses quand même pas que tu en auras besoin avec cette bande d’incapables ? » me lança un autre enseignant. J’avais aussi reçu quelques copies du « rapport de discipline » que je devais remplir en cas de problème. L’idée était de faire des rapports pour « information » les premières fois ; ensuite, après quelques rapports, l’élève serait sanctionné.

Le « sale juif » entre en phase test

15h10. La sonnerie retentit. Je me dirige vers mon local. Je suis seul, la direction ayant pour politique de ne pas accompagner les nouveaux enseignants lors du premier cours. J’attends dans le couloir l’arrivée des élèves.
Voici que trois élèves font mine d’arriver. Le premier me lance : « C’est vous le nouveau prof de français ? » Je réponds par l’affirmative et l’élève en question entre en classe. Le second élève arrive et fait alors semblant de me « foutre un coup de poing » en pleine figure. Je ne réagis pas. Le troisième élève passe le pas de la porte sans dire mot. J’entre ensuite en classe à mon tour.
Je n’ai ensuite pas eu le temps de prononcer un mot qu’Ali me demande comment je m’appelle. « David D’Hondt ». « Ah vous êtes un sale juif alors ! » me lance Omar. Ce à quoi je réponds que je ne suis pas juif, qu’il n’y a pas que les juifs qui portent ce prénom et que de toute manière, rien ne justifie le « sale » devant le mot « juif ». Je leur demande alors comment ils s’appellent. Ils m’ont d’abord lancé des noms absurdes avant de donner des noms plausibles, mais quelque chose clochait. Classique : ils avaient échangé leurs prénoms.
Soit ; après un moment je savais qui était Ali, Omar et Aissam. Il n’a fallu qu’un instant pour qu’Ali me pose la deuxième question : mon diplôme ? J’ai commencé à expliquer que j’avais fait des études de journalisme et que je travaillais comme journaliste lorsque je n’enseignais pas. « Putain, c’est pas un prof ce type, c’est un journaliste qui vient ici pour compléter son salaire ! Moi, je reste pas ici pour écouter un prof qui n’en est même pas un ! » J’avais joué la carte de l’honnêteté et voilà que j’étais déjà en situation difficile. J’ai donc expliqué la raison de ma présence et bien expliqué que ce n’était pas simplement pour une question de salaire. Mais ils n’étaient pas satisfaits. Selon eux, si j’avais voulu enseigner je serais allé dans une bonne école et pas « cette école de merde ».
Nous avons alors discuté du pourquoi il définissait son école de « merdique ». Mais lorsque je posais des questions à Omar il faisait mine de ne pas m’entendre ou alors me lançait un « Ta gueule ! » ou encore « Me fais pas chier ». Ali a commencé à m’expliquer qu’ils étaient des « vrais voleurs » et que pas plus tard qu’hier il était en rue avec Omar et ils ont volé la fourrure d’une dame dans la rue. Je leur ai donc demandé comment ils s’y étaient pris ! La version a alors changé et ce sont les boucles d’oreilles qui avaient été volées... Lorsque j’ai répété la demande, Omar a enchainé en me demandant si j’avais un gsm. « Oui ». « Quel modèle ? » « Siemens C14 ». « C’est dépassé hein ça m’sieur ! Moi je peux vous avoir le dernier modèle pas cher. Ça vous dit ? » J’ai un peu rigolé avec eux sur l’origine du gsm qu’il me proposait.

« Vous allez pas tenir deux semaines »

Je me suis décidé à avancer et j’ai donc abordé la question du cours en demandant ce qu’ils avaient vu en 3e année. Ali : « Tu crois qu’on se souvient ? » Puis, moment de discussion entre les deux élèves comme si je n’étais pas présent. Un mélange d’arabe et de français (genre « On se casse ou quoi ? »). Je leur ai dit que ce n’était pas dans les règles du jeu vu que je ne pouvais pas comprendre l’arabe.
Deux individus sont alors entrés en classe. Et le premier de me lancer : « Hé ! Mets-moi présent ! ». Je leur demande leurs noms. « Mets-moi présent et je me casse ». Il demande ensuite à voir la liste... J’avais compris. Les deux individus n’avaient rien à voir avec ma classe, et si ça tombe, ils n’étaient même pas de l’école, car à la demande de leur journal de classe, ils sont partis aussi vite qu’ils étaient arrivés.
Revenant aux trois élèves de ma classe, j’ai alors tenté de leur demander ce qu’ils faisaient en dehors de l’école. J’ai, entre autres, demandé quel était le dernier film qu’ils avaient vu. La réponse d’Omar fut directe : « Ta mère ». Et ma réplique aussi rapide : « Heu oui elle est au travail en ce moment, pourquoi ? ». Il n’a pas répondu. Pendant tout ce temps, Aissam, mon troisième élève, n’avait pas dit un mot, pas bougé non plus. Par contre, il murmurait en permanence et semblait dessiner sur une feuille.
C’est à ce moment-là que j’ai remarqué qu’il dessinait des mosquées, des femmes voilées et des kamikazes. Je l’ai interpellé sur ce qu’il faisait et sur ses murmures. Il s’est alors mis à chanter en criant. Il n’a pas fallu deux minutes pour que les deux autres s’y mettent aussi. J’avais donc devant moi trois élèves qui chantaient en élevant la voix à un point tel qu’il m’était inutile de dire quoi que ce soit. Lorsqu’ils se sont arrêtés, j’ai demandé ce qu’ils chantaient. « Le Coran ». J’ai ensuite demandé ce qu’il dessinait : « Des kamikazes car je vais aller en Israël me faire exploser pour la Palestine et tuer tous ces juifs... » J’ai essayé d’entamer un dialogue sur la question, sans succès.

Du vrai cinéma

J’ai alors demandé à Ali ce qu’ils avaient commencé à voir en septembre avec l’enseignant précédent. « Vous savez, moi je vais vous dire... vous allez être comme lui. Dans deux semaines, vous serez plus là. Vous allez jamais tenir parce que moi j’ai l’air gentil, mais je vais vous écraser. » J’ai alors répondu que je n’avais aucune intention d’arrêter ou de « craquer ». « Ouais, vous allez voir, vous serez plus là... »
J’ai aussi tenté de lui expliquer ce qu’on pourrait faire ensemble, comme groupe classe. J’ai parlé de voir ensemble un film qu’ils choisiraient. « ‘Au-delà de Gibraltar’, m’sieur. Mais à une condition... Que l’on aille le voir au cinéma. » Il était impératif, à leurs yeux, que l’on quitte l’école pour aller dans un « vrai cinéma ». J’ai posé la question de leur intérêt de rencontrer les réalisateurs. « Ouais, mais à condition qu’on aille au cinéma, on veut pas de cassette vidéo ».
Et puis de nulle part est venu un commentaire d’Omar : « Hé Ali, t’sais hier ta mère bé je l’ai prise... et putain elle était bonne... » La réplique d’Ali ne s’est pas fait attendre ; Omar de le provoquer de plus belle. Ali s’est levé, a pris sa chaise et a balancé celle-ci en direction d’Omar. Et ils se sont empoignés l’un l’autre. Je suis intervenu en les séparant, j’ai tenté un dialogue, mais sans résultat. C’est à ce moment-là que la sonnerie a retenti. Les trois élèves sont partis sans dire mot.
16h00. Je venais de vivre la « phase test » que m’avaient tendue mes élèves. Mon impression était alors d’avoir vécu une situation que d’autres enseignants auraient jugée « inacceptable ». Je n’ai pas rédigé de rapport de discipline. Je n’ai pas sanctionné. J’ai simplement observé et tenté de comprendre. De gérer au mieux la situation telle qu’elle s’était présentée.