Dans le nouveau Contrat pour l’école, un des maitres mots qui permettra de combattre les inégalités sociales devant l’école, le dispositif qui fera que promis-juré, on ne reproduira plus les erreurs pédagogiques du passé, c’est « remédiation ». Quelles pratiques peuvent se loger dans pareils mots ? Une équipe pédagogique française s’y est collée. Histoire d’un parcours.

Dans notre école, nous avons mis en place ce que nous avons appelé « parcours éducatif », sur le modèle du Lycée P. Guémard, à Bobigny. Au départ, ce dispositif vise à inclure les élèves difficiles plutôt que de les exclure à tour de bras.
Pendant une semaine, un élève sanctionné pour faits graves est accompagné individuellement par une vingtaine de professeurs volontaires, payés en heures supplémentaires, qui le font travailler selon un menu à la carte. Après deux parcours, si les faits se reproduisent, l’élève est exclu de l’école.
Dans notre école, l’élève suit les mêmes cours qu’en classe (ses profs fournissent les documents nécessaires). À l’entrée et à la sortie du dispositif, il est accueilli en compagnie de ses parents, par le CPE (sorte de préfet), l’AS, l’infirmière, et le chef d’établissement si possible, afin de voir ce qui l’a conduit là, et comment il compte se comporter ensuite. Un contrat acte cet entretien ; un cahier de suivi accompagnera l’élève pendant les quatre semaines qui suivent la sortie du parcours éducatif.
Dans un premier temps, nous avons constaté un retournement paradoxal de l’image du travail : cela reste une punition, mais dans des conditions agréables et de luxe. Certains profs se sentaient même mal parce qu’on était gentil avec l’élève ! « Faut pas qu’ils aient envie de revenir, au parcours éducatif »... or, c’est ce qui se passe !

Changer de regard

Au terme de la première année, une dizaine d’élèves sont passés par le parcours éducatif ; quatre étaient clairement menacés de Conseil de discipline. Sur ces quatre, deux seront effectivement exclus. Tous ont apprécié ce passage en PE, la moitié d’entre eux en a profité pour se calmer et « tenir » plus ou moins jusqu’à la fin de l’année. Deux repiquèrent au truc...
D’emblée, ce qui semble avoir opéré le plus, c’est que profs comme élèves changent leur regard sur « l’autre », plus que le parcours lui-même dans ses dimensions dissuasives... Ainsi, une moitié des jeunes concernés ont amélioré leur comportement. L’action sera ainsi reconduite l’année suivante.

Violents, décrocheurs ou demandeurs ?

Au cours de la seconde année, il y a très peu de candidats possibles pour le PE : les faits de violence sont peu fréquents. Par contre, le nombre d’élèves est grand qui décroche, ne travaille pas, se montre agités, impolis... ou absentéistes. Qui faut-il faire alors entrer en PE ?
Toute l’année, cette question sera débattue parmi les enseignants, sans consensus. Je découvre par exemple que l’aspect « sanction » du PE n’a jamais été entériné par le Rectorat (qui interdit de faire figurer le PE dans la rubrique punitions/sanctions du Règlement intérieur). De leur côté, ce que la CPE et d’autres collègues aiment dans ce dispositif, c’est la possibilité d’aider vraiment bien un élève. Des cours particuliers payés par l’État, somme toute !
En fin d’année, deux demandes nous parviennent : un parent d’élève demande que sa fille soit prise en PE ; un élève, passé en PE l’année précédente, demande à y repasser...

Escale, an 3

Nous démarrons donc la troisième année avec une redéfinition de notre offre : deux PE différents, utilisant le même cadre (vingt profs volontaires, des heures sup. payées par le Rectorat ...). Un PE axé sur la « sanction », l’autre centré sur la « remédiation ». Mais pour les deux pistes, comment organiser une concertation régulière, permettant d’écouter les singularités de chaque élève ?
Les Parcours éducatifs sont transformés en un dispositif d’aide ouvert à maximum trois élèves volontaires. Même équipe d’adultes, même dispositif que le Parcours éducatif initial, mais pas de sanction à la clé. Ce nouveau dispositif est nommé L’ESCALE. Les titulaires de Sixième présentent l’Escale à leurs classes et répondent aux questions posées.
Chaque lundi, une classe de sixième est prioritaire : l’inscription se fait chaque lundi au bureau des surveillants. L’affiche annonçant la classe prioritaire est bien visible dans le couloir près de ce bureau. Les candidats volontaires remettent une lettre disant pourquoi ils veulent y entrer. La CPE lit les lettres, donne son accord ou bien refuse et dit aux élèves pourquoi.
Les parents, de leur côté, donnent leur accord ou refusent via le carnet de liaison. Pendant la semaine d’inscription, les profs de la classe donnent leur avis sur les difficultés des inscrits via une feuille prévue à cet effet, qui sera incluse dans le classeur « Escale »
La semaine suivante, l’Escale commence en suivant le même rythme que le PE. Des classeurs et manuels sont disponibles dans la salle. Les profs se succèdent d’heure en heure. Un cahier est également rempli par les profs qui le veulent, pour dire aux autres ce qui a été fait ou faire passer toute autre information utile.

Refuser les résultats à tout prix...

L’objectif de l’Escale n’est pas de résoudre des difficultés en si peu de temps, mais de se donner le temps entre profs et élèves de réfléchir et d’énoncer le mieux possible ce qui fait difficulté pour les jeunes en question. On vise un éventuel déclic - quelle qu’en soit la nature - qui pourrait permettre aux élèves concernés de revenir en classe après avoir effectué un léger changement de perspective, qui puisse favoriser une reprise du travail dans de meilleures conditions. Il est question de se laisser surprendre...
À la fin du passage en Escale, les élèves sont invités à écrire une autre lettre, adressée à qui ils veulent, et qui sera lue par la CPE, de toute façon.