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« Indépendamment du but initial, nous aboutissons toujours à quelque autre arrivée, imprévue. » (Vidiadhar Surajprasad NAIPAUL)

On pourrait cerner la contrainte principale du métier de sociologue par l’obligation absolue d’aboutir à quelque autre arrivée que celle prévue dans le projet initial. Pour se mettre en recherche, il faut bien sûr une intuition, une question principale avec laquelle aborder le terrain choisi pour l’investigation. Le chercheur part toujours avec une image de ce terrain et de ce qu’il pourrait dire ou révéler.

Tant
C’est ainsi que, lors du remplacement d’une accueillante dans une maison médicale de Molenbeek, les médecins m’ont demandé de m’intéresser à la relation entre le temps et la santé dans le chef de leurs patients. Il leur semblait que cette dimension du temps était révélatrice de la manière dont ces patients vivaient leurs maladies, leur corps, leur bien ou leur malêtre. Intéressant aussi serait de montrer la distance entre les rapports au temps des soignants et ceux des patients. Comme le public de la maison médicale était multinational, à différents stades d’intégration dans notre pays, l’exploration s’annonçait passionnante : une mer immense dont l’intérêt était qu’elle était non maitrisable et infinie. Cette ligne de force avait bien sûr quelque chose d’angoissant, mais le docteur X. se faisait rassurant en répétant que c’est justement quand on ne sait pas où on va que cela devient captivant.

Être accueillant, c’est déjà occuper la place de celui qui écoute, qui reçoit morceaux de vie, inquiétudes, projets, rêves, indignations, peurs… Mes journées de travail étaient émaillées de ces moments de confiance et d’intimité. La demande des médecins me mettait cependant dans une position d’écoute plus formelle. Mon travail n’a pas été réellement celui d’une sociologue, du fait de sa modestie. Mais, s’il devait avoir une petite valeur très locale, il me semblait que le code de conduite du sociologue devait être le mien. J’étais là pour écouter, engranger pour ensuite tisser les paroles recueillies en un texte qui donnerait aux membres de l’équipe soignante une nouvelle peinture de leur public. [1]

Le recueil de la parole des patients fut un voyage merveilleux. Évidemment, se retrouver avec la largeur et l’épaisseur du temps comme sujet d’interview comportait quelques affres. Mais il n’y a jamais eu de quoi s’affoler, les patients savaient, eux, ce qu’il y avait à dire ! Et comme il était impossible d’être directifs avec eux, ils ne sont pas privés. Ils ont débordé toutes les questions et certains ne se sont jetés dans leur vrai récit que lorsque je leur ai demandé s’ils avaient quelque chose à ajouter.

Fort
Leur donner la parole et accorder de la valeur à celle-ci était en soi un objectif, un signe de respect absolu. Comme une décision de chercher, dans les choses très simples, très quotidiennes, parfois si petites qu’on les raterait facilement, la grandeur du savoir dans un quartier que beaucoup ne considèrent plus comme tout à fait humain. La grandeur et la constance de cette volonté inépuisable de rester debout dans la souffrance, l’exclusion, la misère. La grandeur de ces femmes et ces hommes qui ignorent trop souvent que leur parole devrait peser plus lourd dans notre société. Et je peux dire que ce fut fort : j’ai vu des échines se redresser, des mains arrêter de trembler, des mots s’aligner de plus en plus facilement, des yeux s’attacher aux miens, des larmes couler…

Et dans quelle langue ils m’ont dit tout cela ! Encore une chose que je n’oublierai pas. Beaucoup d’entre eux n’avaient pas de langue en français, mais ils avaient une manière de sertir les mots dans l’idée qui révélait le fond. La grammaire était écornée, des mots étaient accolés sans respect des règles et parfois même sans respect du sens originel du mot, mais ces « fautes » donnaient à voir autrement, avec une finesse souvent plus grande que celle de beaucoup d’auteurs publiés.

Pour écrire, ensuite, il a fallu réécouter et réécouter. Écouter, ici, cela voulait d’abord dire ne rien laisser tomber, tout prendre en compte. Puis tenter de percer un jour dans l’ensemble et offrir une image un peu plus rassemblée, un sentier au milieu de tous ces buissons, herbes folles et branches tombées. Plutôt que le métier de sociologue, c’est plutôt celui de chercheur d’or que j’ai enfilé, assorti des traces de terre, des kilos de poussière et de sueur qui le caractérisent. Une plongée dans les mots des autres, une immersion, parfois un prélassement, la plupart du temps une bataille pour faire taire mes propres mots. C’est une bataille à vie, celle-là, mais les voix de mes interlocuteurs étaient très fortes et leur bruit a couvert pas mal de mes certitudes.

Affectée
J’ai retrouvé la même impression qu’avec ce type d’approche « quelque chose tremble à l’intérieur » lorsque j’ai lu la manière dont Pascale JAMOULLE décrit son travail d’ethnologue dans des cités du Borinage. [2] Elle y évoque un nécessaire abandon de quelque chose de soi, afin de se laisser imprégner par les raisons de ses interlocuteurs. « L’approche ethnographique est riche sur le plan humain. Les méthodologies de l’observation, de la conversation et du récit de vie permettent au chercheur de s’approcher du regard que ses interlocuteurs portent sur le monde. (…) Les entretiens de recherche sont des co-constructions, où narrateurs et chercheur adoptent de nouveaux points de vue à travers la relation qu’ils nouent. Ils transforment l’enquêteur, de manière subtile, le rendant progressivement capable d’observer et de comprendre les logiques, les langages et la complexité de la condition de ses interlocuteurs. » « J’ai accompagné et suivi mes interlocuteurs dans leur vie quotidienne, engageant avec eux des relations sociales de proximité. Ils ont donné des sens et des fonctions particulières à leurs récits de vie, certains m’ont aussi donné une place particulière dans leur vie. J’ai accepté ‘d’occuper certaines places et d’en être affectée’. L’analyse de ces positions successives et des affects engagés au cours du travail de terrain est un outil d’interprétation constant de l’univers de sens dans lequel j’étais plongée. »

Pascale JAMOULLE dit aussi que son travail, en définitive, l’oblige. Ce verbe utilisé sans complément est fort. Il révèle la responsabilité énorme du chercheur vis-à-vis de tous ceux qu’il engage dans sa démarche. Elle étend d’ailleurs cette exigence aux lecteurs de son livre : s’ils décident de se soumettre aux paroles et vécus qu’elle dévoile, qu’ils se sentent, à leur tour, « obligés ».

Obligée
Mon voyage dans le temps a donc dépassé toutes mes prévisions. Il n’y a pas de point d’arrivée, c’est tout. Un matin, je suis donc partie avec une petite dame coquette sur le chemin de la vieillesse : « Un beau jour, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus sauter. J’ai vu en une fois le temps en face. » Une autre fois, j’ai tremblé avec Rosa en plein génocide rwandais et j’ai pris le chemin de l’exil avec elle, jusqu’en Belgique où elle essaie de réconcilier sa fille avec le monde. J’ai été dans un centre de désintoxication avec Ahmad : « Là, enfin, tu peux te reposer. Tu es tout d’un coup en dehors de tout, même du temps. Tu peux penser à ta vie. » J’ai tourné sur la roue du temps de Nadia dont la vie était lente et tranquille à 12 ans mais a pris un fameux coup d’accélérateur à 20, parce qu’il allait falloir faire la vie, des enfants, leur apprendre tout : « La vie elle tourne, c’est comme ça, on ne peut pas aller en arrière. Nous on tourne avec le temps. Et l’âge tourne aussi. Ça veut dire qu’on ne peut pas revenir en arrière comme les saisons qui reviennent toujours. Nous, on ne peut pas faire chaque fois le même cycle, chaque fois on grandit, grandit, grandit… » J’ai pleuré aussi dans un appartement aux rideaux fermés, parce que la lumière fait mal quand on n’a même pas 4 euros à donner à son fils quand il sort : « Ici, je ne peux pas vraiment vivre, sans papier, sans travail, sans de rien… Mais s’il me dit : tu vas au Kosovo, c’est mieux il faut me tuer. J’aime rien au Kosovo après cette guerre. Vous, vous savez. Je n’ai pas l’argent, mais mon cœur est propre. » J’ai avalé des pilules antidépressives, marché avec des béquilles, nourri mon enfant avec les restes trouvés sur une poubelle, rencontré un marabout, mâché des feuilles pour la diarrhée…

Vermoulue, j’étais à la fin. « Obligée » par toutes ces voix écoutées et réécoutées. Me demandant comment cette parole pouvait passer la porte de la maison médicale pour en obliger d’autres, qui verraient que gisait là un or puissant aux reflets cuivrés de la dignité. Oui, cela a vraiment tremblé à l’intérieur. Mes paupières sont rouges à vie et j’ai la colère pour toujours : tant de résignations obligatoires pour pouvoir durer le temps.

notes:

[1Ce travail a donné naissance à un texte d’une cinquantaine de pages Les temps sont pleins à Molenbeek, Norman Béthune 2006, paru partiellement dans Santé conjuguée, octobre 2006.

[2P. JAMOULLE, Le débrouille des familles. Récits de vies traversées par les drogues et les conduites à risque, De Boeck, 2002.