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Face à la fracture numérique et aux inégalités sociales, face aux outils numériques porteurs d’une logique individuelle et techniciste, l’institution scolaire reste un lieu indispensable de collectif et de solidarité.

Chaque année se déroule à Doha un grand forum, le World International Summit of Education (Wise), financé par la troisième épouse de l’émir du Qatar, où l’on invite les grands seigneurs du numérique, en particulier des Gafam [1]. D’année en année, on voit monter en puissance l’influence de ce Wise, qui en est à sa neuvième édition et qui, récemment, s’est décentralisé, notamment en France, avec la participation des plus grands journaux du pays.
L’idée peu à peu mise en avant est que la classe, l’école, serait une forme obsolète d’enseignement qu’il s’agirait de remplacer par un système (qui est déjà dans les tuyaux de Google) où l’on testerait les enfants d’une manière systématique pour savoir comment ils fonctionnent sur le plan de leur intelligence. À partir de là, chaque individu se verrait proposer un programme d’enseignement strictement personnel qui serait, évidemment, vendu aux familles et permettrait aux enfants de suivre de chez eux, sur ordinateur, toutes les matières grâce à un serveur géant potentiellement situé dans les iles Caïmans pour être défiscalisé !
Si vous prenez les comptes rendus annuels du Wise (par exemple dans Le Monde, qui a été partenaire de ce sommet et dont le Qatar achète en outre des pages pour en faire la publicité), vous vous apercevez que les Gafam, en particulier une société comme Microsoft, misent des sommes absolument colossales sur une telle perspective à court ou moyen terme… Les enjeux financiers sont énormes et ces projets sont relayés en France par ceux qu’on appelle les EdTech, c’est-à-dire les entreprises qui proposent de nouvelles technologies d’éducation et veulent vendre des logiciels individuels.

Les hics du numérique

Une telle perspective est porteuse d’une série de problèmes extrêmement graves. Tout d’abord, bien sûr, le fait de tester tous les enfants à partir d’un certain âge et de considérer que le résultat dicterait inévitablement leur développement futur — comme s’il n’y avait pas d’évènements susceptibles de venir modifier leur histoire. Ensuite, cette évaluation — figée à un moment donné à partir du comportement de l’enfant relevé sur un ordinateur ou une tablette — permettra la construction de logiciels supposés être adaptés à tout ce qu’on aurait détecté chez cet enfant comme aptitudes, préférences, modes de fonctionnement, stratégies d’apprentissage, etc.
Les laudateurs d’une telle proposition expliquent qu’il faut absolument que les Français s’y mettent, car, sinon, ce seront des logiciels états-uniens qui emporteront ce marché gigantesque. Il y a là des intérêts financiers colossaux puisqu’un des enjeux de la crise que nous traversons actuellement est de savoir si les Gafam vont se trouver renforcés et devenir des super-États aux pouvoirs immenses, ou si l’on va se réapproprier le numérique dans le cadre d’une économie contributive.
Par exemple, même si malheureusement on ne semble pas du tout en prendre le chemin, va-t-on délibérément utiliser les logiciels libres plutôt que ceux des Gafam ? Va-t-on privilégier l’économie contributive, participative, même si elle est encore tâtonnante, à l’instar de Wikipedia, qui est une encyclopédie contributive ? Ou les Gafam sortiront-ils grands vainqueurs de cette crise ? Et, dans le fonctionnement même de l’école, parviendront-ils à prendre un rôle de plus en plus important pour ce qui concerne la relation pédagogique et la transmission des savoirs ? C’est là un enjeu économique, sociétal et pédagogique majeur, car, si c’était le cas, on assisterait à une forme d’homogénéisation, d’individualisation, de fragmentation et surtout de financiarisation de l’éducation.

Et l’enseignant, là-dedans ?

Il faut rappeler que l’enseignant n’est pas seulement un distributeur et un correcteur de cours et d’exercices, de fiches et de logiciels. L’enseignant est un expert de l’apprentissage. C’est quelqu’un qui prend des informations dans la classe, qui observe, adapte, régule, qui utilise des outils, mais les modifie aussi peu à peu, et qui est capable de créer de l’entraide, de l’interaction, de la coopération, donc de susciter du commun.
On parle aujourd’hui de solidarité à tout-va, et l’on découvre en effet que nous avons tous un destin commun du fait du virus. Mais la question posée est de savoir si l’école sera capable de continuer à créer du commun, ou si elle se bornera à juxtaposer des élèves devant des ordinateurs. Un tel modèle, qui se serait infiltré à l’occasion des confinements, ne va-t-il pas progressivement s’imposer au détriment du caractère collectif, instituant de l’école, et de sa fonction fondamentale, qui est de permettre aux enfants de découvrir que le bien commun n’est pas la somme des intérêts individuels ?

Vertus et limites du numérique

Il est incontestable que l’enseignement à distance, via le numérique, creuse les inégalités. Sans même aborder la question de l’accès au numérique en tant que tel, celui-ci accroit les inégalités puisqu’il met en lumière une certaine acculturation. Si je cite quelques vers d’un poème de Paul Valéry et que je veux chercher son auteur, il est certain qu’il me faut déjà le connaitre. Si je ne le connais pas, je ne peux pas le chercher. C’est là un des exemples les plus simples montrant que le numérique accroit les inégalités entre élèves.
Le numérique est utile pour ceux qui peuvent être considérés comme moyens ou bons (avec toutes les précautions de rigueur) et appliqués ou consciencieux. On leur donne ainsi des exercices à faire, on leur propose des textes à lire, on leur suggère des activités à réaliser… En général, ils le font, et cela peut leur profiter. En revanche, le problème apparait nettement pour leurs camarades qui seraient moins doués, c’est-à-dire ceux pour qui la motivation pour le travail n’est pas déjà présente, ceux qui ne savent pas s’organiser et qui ne savent pas faire les distinctions élémentaires entre ce qui est le plus utile et ce qui est le plus facile.
Car la caractéristique d’un bon élève, c’est qu’il va le plus souvent commencer par le plus difficile, parce qu’il sait ce qu’est le plus utile. Et ce qui est le plus facile, il ne le fera pas, parce qu’il sait déjà le faire. Alors que l’élève en difficulté commencera par le plus facile et ce qu’il sait déjà faire, et ne fera pas le plus difficile, ou ce qu’il ne sait pas faire, ou ce qui lui paraît le plus difficile. On voit bien là que le simple fait de proposer, par des systèmes à distance, des exercices standardisés creusera les inégalités.
En fait, le numérique ne résout des problèmes que pour ceux qui n’ont pas de problèmes, c’est-à-dire ceux qui ont déjà envie d’apprendre, qui sont déjà autonomes et qui ont un environnement familial favorable. Pour les autres, on n’entrera jamais en concurrence avec les jeux vidéos et les séries de Netflix !

Collectifs solidaires ou individus arrivistes ?

On constate qu’aussi bien les professeurs que les élèves renvoient à la nécessité d’avoir du collectif. Ce collectif est très compliqué à construire par le numérique, mais il y a des collègues qui y parviennent. On observe également que certains professeurs arrivent à créer des relations entre leurs élèves, c’est-à-dire à susciter de l’écriture collective. J’en ai même vu qui font du théâtre via le numérique ! Mais cela reste très difficile à construire et l’immense majorité des enseignants n’est pas formée à cela. En outre, les outils dont nous disposons n’y invitent pas spontanément. Ce ne sont pas vraiment des éléments d’une économie contributive, où le numérique serait un instrument de coopération. Le numérique, tel qu’il est aujourd’hui reste guidé par des intérêts financiers qui en font, pour l’essentiel, un outil de consommation. Or nos enfants, pour apprendre, mais aussi pour leur équilibre personnel, ont d’abord besoin du collectif.
L’école que j’appelle de mes vœux est une école de la solidarité. La concurrence sera supplantée par une solidarité plus grande, où les élèves (et les profs, d’ailleurs) ne seront pas systématiquement mis en situation d’être évalués en permanence sur des contenus standardisés, mais plutôt de contribuer à des projets collectifs. J’espère que c’est vers cela qu’on va, mais rien n’est joué aujourd’hui. Le risque existe qu’on choisisse au contraire la voie d’un individualisme exacerbé et d’un désir accru d’arrivisme individuel.

notes:

[1Acronyme pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, soit les cinq plus grandes sociétés de l’internet, dont les budgets équivalent, voire dépassent, ceux des États les plus riches de la planète…