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Dernièrement quelqu’un se plaignait de mon étroite marge de disponibilité pour un souper, un cinéma, une ballade ou autre, me disant comme avec une pointe de reproche : « Je n’ai jamais vu quelqu’un qui est dans tant de groupes. »

Je m’en étonne parce que pour moi, ça va de soi.

Depuis petite, une grande habitude du collectif, dans les homes, les mouvements, communautés et autres. Qu’est-ce qu’on aurait fait, appris, sans ça ? Depuis petite, une conscience aussi : le regard des nantis et des bienpensants sur une famille appelée « modeste » par ceux-là, vous fait vite savoir, qui sont les vôtres et qui sont les autres.

Des aides familiales, des dames de l’ONE, des assistantes sociales condescendantes soulignent et confirment. Les manières, le parler, les allures, les vêtements, les idées, les objets des vôtres et des autres, vous font vite voir votre place. Quelques expressions aussi : « C’est pas pour nous, c’est pour la haute » Et la haute, c’est pas nécessairement très haut. Médecin, curé, prof. À 7-8 ans, vous savez !

Parmi les groupes que vous fréquentez, il y a l’école. Celle-là est censée ne pas faire de différence mais quand on vous trie en enfants de l’école payante et en ceux de l’école non payante [1] ou qu’on vous change vos vêtements contre d’autres, vous savez vite aussi. Et si vous réussissez bien dans cette école, ça les étonne tous !
Alors, faute d’autre fierté, il y a celle-là. Et vos parents, ils y croient : « Allez, elle a la tête, elle aime l’école, c’est important. » Ils sont fiers. Et ils vous mettent dans ce qui est dit « section forte », sur le conseil de gens qui savent. Et l’écart entre eux et vous se creuse. Et ça fait mal mais ça ne trouve pas encore de mots. Ça en perd plutôt. Ça perd les mots de la famille. Ça ne voudrait pas perdre plus. Ça voudrait aider les siens par les sous. Ça ne connait rien des possibles études. Juste un papier après des tests de PMS : « irait pour l’université mais son milieu ne pourra pas la soutenir ». Le papier caché dans la poche, l’angoisse des parents et hop, vous prenez la seule chose que vous connaissez, l’école et prof. Deux ans, vite fait.

Catégorie « enseignants »

Accepter alors d’être dans la catégorie « enseignants » (ceux qui font baisser la tête aux parents), ce n’est pas une mince affaire. Quinze ans il m’a fallu. Pour accepter d’être dans cet ailleurs, plus ou moins à l’aise. Pendant tout ce temps, un métier - parce que ce n’est qu’un métier, pas une vraie formation, les intellectuels, c’étaient les autres - pour gagner sa vie et avoir une sensibilité aux proches. Touria par exemple, la première élève seule marocaine en 6e moderne. En 1972, elle venait avec un bout de papier plié en dix qu’elle sortait de sa poche comme seul matériel scolaire ce jour-là. C’était un tract à propos de la grève de la faim de travailleurs immigrés pour l’obtention du permis A. [2]
Je me souviens de l’opposition de tout le reste de la classe quand elle et moi avons voulu parler de ce papier avec les autres. Je me souviens de la rancœur que je portais vis-à-vis de ces autres, élèves petites bourgeoises dont les parents étaient ceux qui méprisaient les miens. Impensable pour moi d’aller dans un mouvement pédagogique... encore avec des profs, non.

Pas avec des profs

J’ai plutôt rejoint d’autres mouvements par besoin d’être dans la lignée des miens, à l’intérieur du mouvement ouvrier. Mouvement d’éducation permanente réservé à des travailleurs peu ou pas scolarisés. Quand j’y suis arrivée, on m’a dit : « Puisque t’es un p’tit prof, ici tu te tais et tu viens pour un service. » Ils me disaient que je maitrisais des trucs qu’eux ne maitrisaient pas. C’était vrai, en partie. Dans les weekends de formation avec eux, on s’arrêtait sur des situations au travail et on les situait dans l’histoire sociale, dans l’histoire du mouvement ouvrier. Ma tâche à moi était de traduire ces formations pour leurs enfants qui n’apprenaient pas ça à l’école et pour qui ils ne voulaient pas de la garderie. C’est par là que j’ai pu inscrire mon histoire de famille un peu perdue dans une histoire sociale plus large. Alors, stupeurs et tremblements. Non les miens n’étaient ni minables ni devenus fous d’angoisse de ne « pas y arriver ». Non je ne voulais pas être du côté de ceux qui trient à l’école. Travailler à l’usine que je me disais. Mais quelques travailleurs de ce groupe m’ont fait parler de ce que je faisais à l’école (timidement). Poussée par eux, debout sur une table, devant une centaine de personnes dont quelques spécialistes de l’analyse marxiste que je découvrais, je me suis mise à raconter, à mon étonnement ! Puis ils m’ont dit, ceux de Bosch, Caterpilar, Cockeril, Mangé, Chaudfontaine : « Nous on a besoin d’alliés dans les écoles. Tu dois rester. Va voir là où sont nos enfants. » Pour le secondaire, ils étaient surtout en professionnelles. Sans analyse du pourquoi tous ces enfants-là étaient en professionnelles, j’ai décidé d’y aller travailler. Le seul mouvement pédagogique que je connaissais alors parlait des jeunes et des enfants d’ouvriers. Ses leaders sortaient tout frais de l’université et moi j’avais déjà travaillé plus de 10 ans. Ils avaient beaucoup d’analyse, par exemple de l’idéologie des manuels scolaires mais venaient tous de moyenne et haute bourgeoisie. Des ténors plein d’assurance qui m’impressionnaient par leurs savoirs mais qui ne savaient pas, qui ne nous savaient pas.

J’étais prise à cette époque par les occupations d’usine chez Mangé, chez Salik où je suis allée avec des élèves de 4e professionnelle et d’où nous avons tiré notre propre organisation en classe. Ce sont ces chemins-là qui me sont restés, comme force, envie d’organisation collective et de résistance aux dominations que j’avais jusque là bien intériorisées. C’est de là que je sais qu’il ne suffit pas d’être de milieu populaire pour être militant à gauche... Toute une conscience de classe, un choix de lutte des classes, une mémoire et une fidélité ont besoin de se faire vives, tout un paquet de hontes diverses a besoin de se décoller de la chair. Au fer rouge se marquent et ce qui est écrasé et ce qui s’émancipe tous les jours.

Le quartier et l’école

Depuis ces chemins, je me suis toujours dit que non, surtout pas seulement avec des enseignants et oui, faire avec mes pairs aussi... mais d’abord ce sont mes élèves et leurs familles qui ont pris toute la place.

Vu la situation géographique de mon école et de mon domicile, l’essentiel de mon temps hors école a été pris alors dans les actions à Molenbeek. Avec des habitants et quelques intellos, sociocul ou autres, on s’y est mis pour rendre de la vie digne dans un quartier alors complètement abandonné par le pouvoir communal : comité de quartier, maison de quartier, association de locataires, front antiraciste, mémoire des habitants, fêtes, groupes de femmes etc. Et plus on y allait, plus se soulignaient et les conditions de vie des habitants et les dominations communales de l’époque et le rapport de force avec lequel toujours on avait à faire même pour obtenir des broutilles. Ces groupes et ces actions ont soutenu mon travail à l’école. Les extérieurs étaient des alliés et les élèves étaient intéressées par ce qui se luttait dans leur quartier. Elles y participaient. Et quand au cœur de tout ce travail, on s’arrêtait à l’histoire de leurs parents, inscrite dans l’histoire économique et politique du pays, elles pouvaient enfin ne plus se sentir coupables de ce Molenbeek « délabré à cause des immigrés » mais se nourrir de fiertés face au travail de leurs pères et aux multiples adaptations de leurs mères, se nourrir d’analyse et d’observation quant à la façon de lutter par exemple contre les nombreux accidents de travail arrivés dans leurs familles et dont elles parlaient aux cours, avec révolte.

Déléguée syndicale

Dans le feu des actions, je suis devenue déléguée syndicale... enfin du côté de mes pairs aussi ! Tiraillée parfois entre des droits de travailleurs enseignants et des droits d’élèves bafoués, humiliés par ces mêmes travailleurs... pas simple mais chemin par lequel, au fil de réunions, d’organisation de grèves, de moments de formation, je tentais de faire des liens entre le syndical et le pédagogique, soutenue en cela par un permanent un peu visionnaire dans le domaine mais peu suivi et même en finale éjecté... Occupation de ses bureaux par les militants, même là !

CGE

Un jour le responsable de la CGE à qui j’avais, par hasard raconté l’un ou l’autre truc m’a demandé de venir parler de ce travail école-quartier aux RPE. Je me suis trouvée là, dans un atelier plein d’enseignants, très intimidée, avec des panneaux, des photos, etc., parlant de l’école et du vieux Molenbeek principalement habité par des familles issues de l’immigration ouvrière marocaine.

À la CGE, j’y suis restée. Participer à la formation des enseignants, dont la mienne jamais finie, considérer l’école dans la société et non comme une ile, me semblait être une forme d’engagement à gauche. Faire connaitre ce qui se vit dans les couches sociales d’en bas, transformer les analyses un peu trop de type individualiste et relationnel en analyses plus sociologiques, plus politiques, plus matérialistes afin d’orienter son enseignement à partir de là, me semble une façon de poursuivre un chemin de lutte du côté des plus dominés. Entre autres en vue de travailler collectivement à une émancipation sociale de ceux-là d’abord.

Mais la CGE seule ne me suffisait pas. Poursuivre avec des présences ponctuelles ou permanentes dans des associations de quartier et/ou issues des migrations me semblait indispensable pour ne pas décoller vers un monde trop étroit de seulement des enseignants.

Partis de gauche

Puis, ça n’a pas raté, certains m’ont dit : « Mais pourquoi tu ne t’engages pas dans la politique ? » Poussée mais pas très désirante de cette place-là, j’y suis allée. Sur des listes communales.

J’ai participé à des réunions de parti, à des préparations de Conseils communaux, à leur tenue, à des actions. Je n’ai pas tenu. C’est quasi un métier. Ce n’est pas vraiment mon truc. Je préfère rester en bas et faire un maximum pour faire monter le vécu et les revendications du bas vers ce haut qui aura des choix à faire. Et puis d’ailleurs, je n’ai jamais pu accepter qu’on laisse entendre dans ces partis dits de gauche que la lutte des classes, c’était dépassé, à reléguer dans les tiroirs historiques.

Engagement à gauche aujourd’hui ? En dehors du travail fait avec les enseignants pour plus d’égalité à l’école, pour le refus de dominations, pour l’éveil de l’esprit critique et d’une résistance à la pensée unique, en dehors des présences ponctuelles pour lutter contre la privatisation des services publics, eh bien, je ne sais plus trop où aller. Me dérange le fait qu’aujourd’hui on parle de grosse classe moyenne et d’exclus, en oubliant tous ceux qui sont encore ouvriers, employés, dans des conditions inacceptables. Me dérange le fait que maintenant j’entends porter des aspirations d’égalité, de solidarité, d’égalité par des bobos [3]... tant mieux mais où sont les autres ?

Soucieuse de ceux-là, avec qui j’ai travaillé, appris, lutté, soucieuse de chercher où et comment continuer à lutter avec eux aujourd’hui, je m’interroge...

Je viens de recevoir un article d’une copine « Le monde ouvrier oublié par la gauche » [4]. Il dit en substance ce qui me taraude : Que reste-t-il de la fierté ouvrière ? Elle n’existe plus dans une société qui dévalorise le travail manuel, discrédite le statut d’ouvrier et protège de moins en moins les ouvriers du secteur privé. L’appartenance même au monde ouvrier étant disqualifiée, les parents ouvriers « poussent » leurs enfants à l’école dans l’espoir qu’ils échappent ainsi à leur condition. Nombre de parents finissent par se retrouver douloureusement face à des enfants qui ne supportent plus leur milieu d’origine. Mais comme l’a montré Stephane Beaud dans son ouvrage « 80% au bac... et après ? », pour beaucoup de jeunes, « l’école plus longue » est loin d’être un salut, le poids des différences culturelles restant très prégnant dans les filières scolaires. [5]

Et moi qui crois importante la lutte pour l’émancipation sociale, j’ai bien envie de me redemander avec d’autres et pas seulement des enseignants, ce que ça veut dire aujourd’hui.

notes:

[1Dans les années 50.

[2Un permis de travail plus intéressant que le B qui lui assignait au même travail pendant des années.

[3Bourgeois bohèmes.

[4Joëlle Delvaux dans En Marche, 3 avril 2003.

[580% au bac et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Stephane Beaud, La Découverte et Syros, 2002.