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Ilir, instituteur à Schaerbeek, accueille, comme beaucoup d’autres dans les écoles à « discrimination positive », de nombreux enfants dont les parents sont d’origine étrangère. Parmi eux, des « sans-papiers », en attente d’un statut de réfugié ou sous le coup d’un ordre de quitter le territoire.

Comme beaucoup d’autres, sans formation, sans structure adaptée, Ilir n’a pas le choix. Alors, avec d’autres, il retrousse ses manches et il fait comme il peut.

TRACeS : Tu as été amené à travailler avec des enfants dont les parents étaient des « sans-papiers ». Comment y as-tu été préparé ?
La première fois, on n’était pas préparé du tout. Nous nous sommes formés en équipe puisque nous étions formés pour l’apprentissage de la langue, pour la lecture, pour l’écriture, la grammaire, l’analyse de la langue... pour des enfants dont la langue maternelle est le français. Nous ne maitrisons pas les outils concernant l’apprentissage du français « langue étrangère » (FLE). Or, le problème principal est l’adaptation à la langue française. Nous avons donc organisé dans l’école par cycle une préparation à l’apprentissage du FLE. Nous avons remis en question notre manière de travailler, par des réunions et des échanges en équipe, par des formations spécifiques et par la rencontre de personnes ressources. Cela ne nous a pas donné une méthode, mais a amené à un questionnement sur la particularité de cet apprentissage. Nous avons créé, en parallèle avec les classes, des ateliers spécifiques pour ces enfants. Ils sont regroupés pour des activités centrées sur l’apprentissage de la langue, une fois par semaine, pendant une ou deux heures avec un instituteur. Dans ces ateliers, les enfants peuvent être suivis de plus près : l’identification de leurs besoins individuels dans la langue parlée, dans la langue écrite, dans la lecture, l’écoute permet d’y répondre de manière plus spécifique. Chaque élève a un portfolio qui le suit dans lequel sont identifiés ses progrès, ses besoins.

TRACeS : Et ça donne de bons résultats ?
Beaucoup dépendent de la motivation des parents et des enfants, de leur relation à l’école, de l’âge de l’enfant. Pour les enfants en 2e et 3e, ils sont plus perméables et s’adaptent plus facilement à la langue. Pour les enfants du cycle 10-12, c’est plus difficile, mais pas impossible. De plus, il faut aussi les préparer à passer les évaluations de fin d’année. Tout cela, en apprenant la langue, ce n’est vraiment pas facile. Et on ne peut pas les mettre avec les 8–9 ans, ils n’ont pas les mêmes centres d’intérêt.

TRACeS : Est-ce que l’école fait quelque chose de spécifique pour travailler la motivation de ces parents ?
En tant qu’école à « discrimination positive », nous disposons de l’aide d’une assistante sociale d’origine turque qui rencontre les parents, cherche à favoriser les relations avec l’école, à créer un espace de dialogue, pour les aider à voir clair dans notre système scolaire. Ils découvrent les attentes de l’école et tentent de les comprendre...

TRACeS : Et il y a en plus un problème de langue...
Oui, mais pas toujours. Les parents, avec lesquelles j’ai travaillé, venaient d’Afghanistan, d’Équateur, d’Albanie, du Congo. ils apprenaient la langue relativement vite... Ce qui est difficile aussi, c’est les sorties, les voyages. On est obligé d’y renoncer parfois parce qu’ils ont peur des contrôles, notamment quand on va dans un autre pays, en France par exemple. J’aimais bien, en fin d’année, amener ma classe à Disneyland Paris. Mais ce n’était pas toujours possible. Donc, je me suis rabattu sur des sorties « plus traditionnelles » comme une sortie à la mer...

TRACeS : Et dans la classe, qu’est-ce qui est fait pour faciliter l’intégration de ces enfants ?
Il n’y a pas vraiment de problème d’adaptation dans le groupe classe. Nous avons simplement instauré un système de tutorat par un ancien.
Les enfants parlent plus facilement aux autres enfants qu’à un adulte. L’apprentissage de la langue se fait comme ça aussi, en développement de la communication entre enfants. Le travail spécifique avec les élèves est bien sûr aussi lié à leur histoire, les enfants parlent de leur histoire et c’est utilisé en classe, mais sans dramatiser, sans tomber dans la prise en pitié... Elle est perçue comme une richesse par ces enfants. Ils portent aussi les espoirs de leur famille, de leurs parents qui ont tout quitté, sacrifier leurs vies pour assurer la réussite de leurs enfants.

TRACeS : Par rapport aux situations difficiles que vivent ces familles, est-ce qu’il arrive que l’école, un instituteur soit tenté de leur venir en aide ?
Ces familles sont généralement prises en charge par les CPAS. Pour ce qui est de la scolarité, le CPAS prend en charge 50 % des frais scolaires. Trois mois après son inscription, l’élève est pris en compte dans la subvention de l’école. Il ne s’agit pas de clandestins. Ils sont dans une situation de « légalité illégale », dans des procédures. Ils sont identifiés par l’Office des Étrangers : ce sont des candidats dans des procédures légales. D’ailleurs, seule la direction gère les questions administratives liées à leur situation de « sans-papiers ». Les instituteurs eux ne s’occupent que des aspects scolaires. Il est arrivé qu’on organise une collecte de vêtements, mais c’est tout. Ça dépend de la sensibilité d’un enseignant.

TRACeS : Finalement, quels sont les besoins spécifiques de ces enfants ?
Il faut mettre en place des choses qui permettent l’apprentissage de la langue, du FLE. On progresse, mais cela reste du bricolage. Il s’agit d’une réflexion commune de toute l’équipe. On cherche à varier les thèmes pour enrichir leur vocabulaire, on systématise le travail sur la structure des phrases, on crée des supports, on fait des visites, on cherche, on tâtonne. Il existe bien des bouquins avec des méthodes, mais elles sont plutôt destinées aux adultes. Même dans les classes passerelles, ce qui s’y fait dépend de la personnalité du prof qui s’en occupe. Ce qu’il faudrait, c’est créer une dynamique de prise en charge efficace de ces problèmes d’apprentissage du FLE en systématisant les acquis dans une méthode cohérente et en mettant en place les structures nécessaires pour appliquer cette méthode.
La problématique des sans-papiers dépasse le cadre scolaire et donc celui du petit instituteur. C’est un enjeu politique belge mais aussi européen. Quelle immigration voulons-nous ? Peut-on choisir « nos immigrés » ? Il ne faut pas oublier que l’Union Européenne représente l’Eldorado pour toutes les personnes en souffrance, qu’elles soient en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud.