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La lutte contre le vote automatisé est-elle de gauche ?

Depuis plus de quatre ans, je suis engagé dans un combat collectif pour la suppression du vote automatisé, pour le retour au vote papier. Ce combat me mobilise fortement. Il a pris des formes concrètes diverses :
- rédaction et diffusion d’articles rédigés collectivement ;
- récolte de signatures pour une pétition adressée au parlement ;
- interpellation de parlementaires ;
- action (réussie) visant à faire modifier le programme d’un parti politique dans le sens d’une opposition résolue au vote électronique ;
- actions collectives en justice contre l’État belge ;
- campagnes d’affichages sur le thème : « Qui contrôle le vote électronique ? » ;
- les jours d’élections, en 1999 et en 2000, dépôt d’une lettre de protestation auprès du président du bureau de vote ;
- lors des élections de 2000 et de 2003 : distributions de tracts sur les marchés et à proximité des bureaux de vote ;
- lors des élections de 2003 : refus public et médiatisé de voter par le système automatisé ;
- etc.

Nous menons ce combat au nom de la défense de principes démocratiques qui nous semblent essentiels : le droit à des élections garantissant le secret du vote et le contrôle effectif, par les électeurs ordinaires, des opérations de vote. Ce qui implique le refus de s’en remettre, pour ce contrôle, à des spécialistes, en l’occurrence des informaticiens. Car, comme l’ont eux-mêmes déclaré les experts chargés par les différents parlements, depuis 1999, de contrôler le vote électronique, dans la pratique, seuls les techniciens des firmes privées qui ont installé ces systèmes sont en mesure de les contrôler efficacement. [1] Les électeurs sont incapables de lire ce qui se trouve sur la carte magnétique remplaçant leur bulletin de vote traditionnel. Cette carte est traitée à plusieurs reprises par des ordinateurs (machines à « initialiser » les cartes, machines à voter, urnes électroniques). Il n’y a plus de dépouillement : ce sont des machines qui décodent les disquettes provenant des urnes électroniques. Pour toutes ces opérations, on nous demande de faire confiance au Ministère de l’Intérieur, qui a lui-même confié ces tâches à des firmes privées. Nous n’acceptons pas cette déresponsabilisation des citoyens pour le seul acte où le pouvoir politique, qu’ils délèguent le reste du temps à leurs représentants, leur est, en principe, remis.

Combattre la technocratie

Historiquement, la lutte, longue et sanglante, pour le suffrage universel pur et simple et à vote secret a surtout été portée par des syndicats et des partis de gauche [2]. Il s’agissait en effet d’obtenir qu’accèdent au pouvoir législatif des personnes susceptibles de défendre les intérêts de la masse des moins favorisés.
Le vote automatisé empêche les citoyens de contrôler le fonctionnement correct de leur principal outil de pouvoir. Alors que « la politique » est déjà considérée par la plupart des gens comme un métier comme un autre, qu’ils trouvent normal, l’habitude aidant, qu’elle soit confiée à des professionnels de la chose (politicien ne rime-t-il pas avec pharmacien, mécanicien... ou informaticien ?), ces « spécialistes de la politique » leur demandent maintenant de faire confiance aux spécialistes de l’informatique le jour des élections. Le fait de réserver le pouvoir politique à une élite de spécialistes porte un nom : la technocratie. Peut-on être un technocrate de gauche ?

Montrer l’exemple

Ce combat prend une signification particulière pour un enseignant chargé de cours d’histoire.

Dans le cadre de l’objectif central du cours d’histoire qui est la formation de citoyens critiques et actifs (autrement dit responsables), il n’est pas mauvais, me semble-t-il, qu’à l’occasion, le professeur « montre l’exemple ». Dans la mesure où ce combat n’est pas confidentiel (la presse en fait état à l’occasion), les élèves sont informés, à un moment ou à un autre, de l’engagement politique de leur professeur sur ce point. Cela rencontre l’objectif de leur montrer, par l’exemple, qu’un citoyen ordinaire peut contribuer volontairement et activement à faire évoluer la société dont il fait partie.

Mais l’objectif central du cours d’histoire est-il de gauche ? En quoi le fait de contribuer à rendre les élèves capables de comprendre la société qui les entoure, dans ses dimensions économiques, politiques et sociales, de contribuer à leur donner la volonté et à les rendre capables de faire valoir un point de vue de manière argumentée est-il de gauche ?

Cela l’est, pour moi, sans aucun doute, à condition que ces objectifs soient poursuivis pour tous et pas seulement pour les enfants issus des couches culturellement dominantes.

La vraie question reste donc pour moi : mon cours et, en marge de celui-ci, les exemples d’engagement personnel dont je témoigne à l’occasion auprès d’eux, sont-ils de nature à fournir à tous les élèves qui me sont confiés des armes intellectuelles efficaces pour peser dans les combats politiques et sociaux, pour ne pas devenir enclins à s’en remettre aveuglément à des spécialistes de la politique... et même à des spécialistes du contrôle des opérations électorales ? [3]

notes:

[1Collèges d’experts chargés du contrôle des systèmes de vote et de dépouillement automatisés, Rapport concernant les élections du 13 juin 1999, s.l., 25-06-1999, pp. 58-59 et Rapport concernant les élections du 8 octobre 2000, Chambre des Représentants et Sénat de Belgique, 18-10-2000, pp. 62-63.

[2À noter que cela n’a pas été aussi évident pour le droit de vote des femmes.

[3Pour plus d’infos concernant le combat contre le vote électronique, on consultera utilement le site web http://www.poureva.be/