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Une scène, observée voici quelques années dans une de mes classes, m’avait rempli à la fois de satisfaction et de rage.

Nous étions en 4e professionnelle, au cours de français. Les élèves travaillaient chacun dans leur carnet, un recueil d’exercices que j’avais constitué au fil des ans. L’un d’entre eux s’est levé pour montrer à d’autres le texte qu’il venait de découvrir en fin de volume.

J’avais en effet rassemblé, en fin de syllabus, une sélection de poèmes et d’autres textes littéraires, pour le cas où... Quatre élèves étaient maintenant plongés dans la lecture. Si mes souvenirs sont bons, c’est un récit fantastique de Jacques Sternberg qui les épatait à ce point. Cette scène s’était presque passée à mon insu.

La joie ! Oui, la lecture peut les passionner. Une joie de courte durée, rapidement altérée par un sentiment de frustration : non, dans l’École actuelle, nous ne pouvons pas exploiter ce filon de manière significative. Les miettes concédées aux cours généraux en professionnel ne permettent pas de « promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves », ni de leur donner les armes d’une citoyenneté à part entière, ni d’assurer leurs chances d’émancipation sociale, autant d’objectifs généraux d’un décret Missions qui, pourtant, les concerne autant que les jeunes des filières dites « nobles ».

Permettez-moi de vous livrer, sous la forme du jeu de l’« info ou intox », quelques observations personnelles, histoire d’abattre quelques canards, ces lieux communs trop souvent entendus sur la réalité du professionnel. Histoire surtout de rétablir quelques vérités.

« Ces jeunes-là, rien ne les intéresse » : INTOX

C’est vrai qu’ils semblent blasés, revenus de tout et résignés. Mais, chaque jour, je vérifie qu’ils observent l’univers qui les entoure, qu’ils sont capables de porter un regard critique et de se poser des questions. À condition de les prendre au sérieux. De les prendre pour ce qu’ils sont : des adultes en devenir.

Comme je l’ai illustré d’entrée de jeu, le potentiel existe bel et bien pour faire un vrai travail intellectuel dans les sections professionnelles. Les jeunes posent volontiers des questions sur l’actualité, ils aiment regarder un film et en débattre en classe. Nous pourrions en programmer quelques-uns chaque année, de genres différents, les comparer et construire ainsi une culture cinématographique. Chaque année, avec des collègues, nous emmenons les élèves assister à des pièces de théâtre (L’ardoise, sur la dette du tiers-monde, L’invisible, sur l’identité de l’immigré) et ça marche : ils découvrent volontiers et un univers culturel -les codes du théâtre- et des réalités du monde qu’ils ignoraient. Pour revenir à la lecture, quand, suivant la méthode préconisée par Pennac, je leur fais la lecture en classe, je vois bien que certains de mes élèves pourraient (re)trouver le gout de la lecture. Et pourquoi ne pas lancer une dynamique d’atelier d’écriture ? Tout cela, et bien d’autres pistes encore, est parfaitement envisageable... mais pas dans le carcan actuel. Car la principale misère des cours généraux dans la filière professionnelle réside tout simplement dans la portion congrue que les « responsables » politiques et pédagogiques -et les « responsables » économiques tapis dans l’ombre- leur réservent : sept ou huit pauvres heures/semaine au deuxième degré secondaire. Une injustice que je développe au point suivant, si vous voulez bien me suivre.

« Les cours généraux leur permettent quand même d’avoir les bases » : INTOX

Soyons sérieux ! En 3P comme en 4P, nous disposons de trois heures pour un cours de « français et formation humaine » qui devrait poursuivre tous les objectifs du Français, mais aussi des sciences humaines (histoire, géographie, économie, sociologie, etc.).

Dans le même temps, dans le général, les jeunes du même âge suivent au minimum cinq heures de français, deux d’histoire, deux de géographie. Soit, au total, le triple !

Reprenons l’exemple du cours de français. Objectif : donner aux jeunes le gout de la lecture. Méthode : je lis des nouvelles, voire un roman, en classe. Si je le fais en 3P, à raison de deux heures par semaine, je n’atteins que cet objectif-là, au détriment de tous les autres, tout aussi fondamentaux : écrire, parler, élargir le lexique, faire les distinctions logiques de base (cause, conséquence, but, condition, opposition), s’initier au langage des médias, etc. Si un collègue du général opte pour la même approche, il lui reste trois heures par semaine pour faire progresser ses élèves dans les autres domaines. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe : ils lisent des romans, ils affinent leurs connaissances grammaticales et orthographiques, ils écrivent toutes sortes de textes, ils font des exposés.

Une conclusion s’impose : froidement, délibérément, structurellement, les responsables du système scolaire ne voient aucun inconvénient à ce qu’une part importante de la jeunesse reste quasiment inculte. Vus d’une classe de 3P, les objectifs du décret Missions et ceux des programmes, c’est du bluff ! J’ai souvent le sentiment de n’être payé que pour assurer la garde de jeunes dont la société n’a que faire. Et je crains fort qu’il n’y ait qu’un pas entre une société prétendument démocratique tolérant le sous-développement intellectuel d’une part importante de sa population et une droite populiste. Puisque le mépris des « petits » y est déjà plus qu’en germe.

« Il y a des jeunes qui sont plus manuels qu’intellectuels. C’est pour eux qu’existe l’école professionnelle » : INTOX

Cette croyance-là, c’est comme le Canada Dry, ça a la couleur de l’alcool, mais ce n’est pas de l’alcool. Les élèves du professionnel présentent les symptômes d’une incapacité à poursuivre des études. Ils en sont d’ailleurs eux-mêmes convaincus. Mais c’est vite oublier qu’ils y sont rarement arrivés par choix. C’est vite oublier que la machine de la sélection sociale tourne à plein rendement.

Sur le terrain, nous observons d’ailleurs un paradoxe : ces élèves que l’on dit « plutôt dotés d’une intelligence manuelle » manquent souvent d’enthousiasme pour les cours techniques et l’atelier. En effet, les handicaps -difficultés sociales, médicales, troubles nerveux, conflits familiaux et autres- qui les ont progressivement relégués en professionnel restent rarement au vestiaire de l’atelier.

Et puis, tous les élèves que je côtoie disposent de possibilités intellectuelles, des capacités qui peuvent toujours être développées et entretenues. À condition, bien entendu, que neurones et circuits synaptiques soient régulièrement stimulés et confrontés à un travail. Ce qui n’est guère possible actuellement, tant l’encadrement fait défaut -je donne cours seul à une 3P de vingt-quatre élèves-, tant les cours généraux sont les parents pauvres du professionnel et tant, également, le rapport de ces jeunes à l’école et au savoir est mauvais.

« Ces jeunes-là, si déjà ils apprennent un métier, c’est bien » : INTOX

Depuis quand la vie se résume-t-elle au seul boulot que l’on exerce ? Les jeunes du professionnel, comme les autres, ont et auront une vie affective, familiale, sociale, économique et politique. Qui ose prétendre que l’apprentissage d’un métier est la seule chose qui compte vraiment ?

Ces jeunes ne peuvent en aucun cas être maintenus dans l’ignorance. Ils doivent comprendre le monde dans lequel ils vivent pour y prendre position, individuellement et collectivement. Pour s’y épanouir, aussi. Sinon, que peut encore signifier le mot « démocratie » ?

Reconnaitre la valeur de l’activité manuelle est une chose, et je le fais sans la moindre réserve. Mais dénier aux travailleurs manuels le droit à une formation intellectuelle de qualité est une des pires marques de mépris à leur égard.

« Ces jeunes-là, ils se concentrent difficilement » : INFO

Ah çà oui ! Passé le premier temps d’expression, quand il faut approfondir une question, c’est la galère.

Prenons le thème du racisme. Il faudra recadrer leurs croyances en apportant des informations rigoureuses. Faire le point sur la notion de race (biologie et anthropologie). Expliquer l’histoire des peuplements et de l’immigration. Révéler entre autres que les Belges aussi -mais c’est quoi un Belge ?- ont émigré et continuent à le faire. Établir la réalité statistique de la présence d’étrangers en Belgique. En brosser un tableau sociologique. Etc. Tout ça prendra du temps. Tout ça demandera des efforts : pour lire, pour écouter, pour se remettre en question -difficile-, pour retenir ce qu’on vient de découvrir. Très vite, en effet, ces exigences les lassent. Mais à qui la faute ? Cette incapacité à se concentrer n’est-elle pas un des traits dominants de notre société de markéting, de consommation, de frime, de vitesse, d’impatience et de pensée « fastfood » ? Quand les difficultés qu’ils vivent dans leur vie privée ne les ont pas déjà complètement mis hors jeu.

« Le professionnel offre aux jeunes en difficulté un enseignement adapté qui peut les aider à s’en sortir » : INFO ET INTOX

S’il est exact que l’inventivité pédagogique et l’abnégation d’équipes entières de profs permettent à bon nombre de jeunes de se raccrocher à l’école, la tendance dominante est tout autre.

En fait, les jeunes qui cumulent le plus de handicaps, donc ceux qui ont le plus besoin d’une scolarité solide -parce que, par exemple, à la maison, les parents n’ont pas les moyens de les aider- sont justement ceux à qui le système donne le moins de cours généraux.

Par ailleurs, ils sont regroupés dans des ghettos pédagogiques -« sections poubelles »- où il est plus efficace, pour se valoriser aux yeux des autres, de faire le zèbre que de travailler.

Rappelons que, sur ce temps, dans les « bonnes écoles », les « bons éléments » progressent à pas de géants. Même si on peut également s’interroger sur les contenus dispensés dans ces « écoles savantes », le fossé, lui, se creuse, se creuse, se creuse.