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L’enseignement spécialisé présente la particularité de travailler en partenariat avec des professionnels autres qu’enseignants, spécialistes des différents handicaps rencontrés dans ces écoles.

Ce fonctionnement présente, certes, l’avantage de répondre aux besoins spécifiques des enfants, et ce pendant les temps scolaires. Mais quand c’est trop, c’est trop !

Les différents corps de métiers

Lorsque j’ai fait mon entrée dans une de ces écoles spécialisées, il y a dix ans de cela, j’étais ravie de pouvoir enfin rencontrer d’autres personnes que des enseignants. Avoir comme collègues des logopèdes, kinés, ergothérapeutes, psychomotriciens spécialisés, audiologues et même médecins, quelle ouverture pour la simple petite institutrice maternelle que j’étais !

Je me sentais cloisonnée entre les quatre murs de ma classe « normale » à ne côtoyer que des gens « normaux » qui avaient le même diplôme que moi. Je débarquais dans un autre monde rempli de différences, tant dans la structure, les collègues, que parmi les enfants. Que de richesses réunies sous un même toit !

Et c’est ainsi que j’ai appris à composer avec tous ces corps de métiers aussi différents les uns des autres mais tellement complémentaires. J’ai appris ce qu’étaient la rééducation auditive ou posturale, le rythme corporel et l’utilisation du plancher vibrant. J’ai appris à mettre une prothèse auditive, à brancher un implant cochléaire et à lire un audiogramme. J’ai appris les tests et les jargons utilisés par les logos et les psys.

Mais j’ai aussi et surtout du apprendre à jongler avec les fonctions et les horaires de chacun : l’école collabore avec deux centres qui ont chacun leurs professionnels qui travaillent différemment selon des accords genre INAMI, trop flous pour moi, et qui compliquent en tout cas bien des choses lorsqu’il s’agit de coordonner tout ça au sein d’une classe.

L’horaire d’une journée

8 h 30 : C’est l’heure de rentrer en classe. Je me poste dans la cour, l’éducatrice m’amène Johanna, quelques mots échangés, ok tout va bien. Je m’assure que les autres enfants de la classe sont bien partis au centre 1 pour une séance de rythme un quart d’heure auparavant ; je scrute l’horizon pour voir si la rythmicienne du centre 2 arrive, c’est bon, je monte en classe avec mon élève. On enlève le manteau, on range le cartable, je branche l’implant et hop ! Johanna est interceptée par la rythmicienne en question pour une demi-heure de rythme corporel.
9 h : Johanna est ramenée en classe, quelques mots échangés, je me précipite pour lui donner sa collation avant qu’elle ne reparte en logopédie.
9 h 15 : La porte s’ouvre, c’est Sofia qui entre en classe, conduite par une logopède du centre 1. Sa séance de rythme s’est bien déroulée. Même scénario pour la collation.
9 h 20 : Arrivent ensemble Estelle et Nora. « Bonjour », rangement des manteaux et cartables, elles affichent leurs photos au tableau des présences, vont chercher leurs cahiers et se rendent à l’atelier graphisme en papotant joyeusement.
9 h 30 : La logopède de Johanna du centre 2 arrive, quelques mots, rangement de la collation, manteau (les enfants doivent à chaque fois re-sortir de l’école pour se rendre dans les différents centres). À tantôt !
9 h 40 : Morgane ouvre la porte, elle est suivie de sa logopède qui prend Sofia à son tour, le relai est assuré.
9 h 45 : C’est l’heure de la collation collective avec ceux qui restent.
10 h : On passe aux toilettes, on met les manteaux et on part en récréation.
10 h 30 : Fin de la récré, retour en classe, tout le monde est là, on peut, enfin (!), démarrer la journée ensemble. On n’a seulement « perdu » qu’une demi-matinée, tout va bien... pour le moment.

À ce début de journée chaotique mais normal, il faut ajouter les séances collectives de psychomotricité, deux fois par semaine, à des moments différents de la journée (et encore, pas forcément avec tous les enfants), ainsi que les prises en charge individuelles pour les enfants qui ont des besoins spécifiques et qui sont ainsi régulièrement retirés de la classe en cours de journée.

Dans tout ce joyeux va-et-vient, il y a de quoi y perdre son latin ! Il m’arrive d’ailleurs bien souvent d’avoir intégré l’horaire de chacun lorsque la fin de l’année approche. Sans compter les imprévus : l’audiologue qui vient chercher un enfant pour faire un bilan audio ou réparer son appareil auditif ; l’infirmière qui conduit l’enfant chez un des médecins pour une consultation ou une vaccination ; l’éducatrice qui entreprend un traitement anti-poux sans me prévenir,...

Désenchantement...

Suite à mon enthousiasme du début a succédé une interrogation : Et moi dans tout ça ? Où est ma place ? Combien de temps reste-t-il pour l’enseignement dans un système où le paramédical est tellement présent dans l’école ? Le risque est grand, dans une telle institution pluridisciplinaire, de confondre les rôles de chacun et d’oublier le sien propre. Même les journées dites « pédagogiques », essentiellement axées sur le handicap, se font en présence des logos ou des psys des centres.

Deux problèmes surgissent dans un fonctionnement comme celui-là. Il y a d’une part le temps de toutes les rééducations prises sur les temps scolaires, au nom du « tout sous la main », qui évite de surcharger encore les enfants après l’école ; et puis il y a tous ces professionnels qui vivent dans l’école et se permettent, du coup, de mettre leur grain de sel dans ce qui se fait (ou ne se fait pas) en classe.

Le temps scolaire, déjà fortement réduit par les interventions externes de type rééducations en tous genres, se voit aussi amputé des heures de concertations obligatoires où je ne suis pas en classe. Un rapide calcul nous amène à comprendre bien vite que les enfants ne bénéficient pas des mêmes conditions de travail dans l’enseignement spécialisé que dans l’enseignement ordinaire. En ce qui me concerne, finaliser un projet ou organiser une simple sortie relève à chaque fois d’un sacré défi !

Quant à la cohabitation avec les « pros extra/internes », elle complique souvent les choses et m’étouffe quand je veux mener seule mon bateau à bon port. Les différents corps de métiers que j’apprécie pour leurs qualités professionnelles et leur vision autre que la mienne d’enseignante (mais aussi leurs conseils) me font parfois dresser les cheveux sur la tête à vouloir s’immiscer dans ma vie de classe, déjà si courte à mes yeux.

Dès lors, à quand les prises en charge en-dehors des heures scolaires ? À quand un horaire à temps plein en classe pour ces enfants marginalisés, pour qu’ils puissent bénéficier d’un enseignement complet et non fragmenté, plus axé sur l’ensemble du groupe et non plus principalement individualisé ? Pour ne pas non plus que l’ hyper-encadrement de ces enfants n’en fasse dès leur plus jeune âge des « assistés » sociaux. À quand une « normalisation » des écoles spécialisées et une plus grande considération de l’enseignement et de leurs enseignants ?