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Chaque année, l’école primaire dans laquelle je travaille est sollicitée par de multiplies associations qui proposent des activités aux enfants, pendant le temps scolaire, dans ou à l’extérieur de l’école. Ces sollicitations prennent différentes formes : prospectus envoyés par la poste, contacts téléphoniques, rencontres avec la direction ou présentations pendant une des concertations d’enseignants.

J’ai aujourd’hui de grosses questions quant à l’intérêt de répondre aux projets proposés par ces associations que nous avons l’habitude d’appeler « intervenants extérieurs ». Lorsque j’ai rencontré des personnes qui venaient nous proposer l’un ou l’autre projet, je les ai trouvées intéressantes, souvent passionnées par ce qu’elles venaient proposer mais tellement éloignées de la réalité scolaire et des difficultés réelles des enfants. Il est vrai qu’aujourd’hui, ce que les médias, les parents et parfois les enseignants eux-mêmes valorisent dans l’école c’est la pièce de théâtre réalisée par une classe de 5e année, c’est l’exposition sur les droits de l’homme montée par un autre groupe d’enfants, c’est la campagne d’information sur l’usage du vélo ou encore (et c’est nouveau) la création d’un site internet. Et dans tous ces domaines, il est vrai que nous, enseignants, manquons de compétences et que l’aide d’intervenants extérieurs est souvent la bienvenue.

Mais c’est quand j’entends des critiques vis-à-vis d’enseignants qui refusent de participer à de tels projets (ne pas partir en classes vertes, ne pas fournir d’articles pour un journal d’enfants, ne pas monter de pièce de théâtre, ne pas construire une mare,...) que me viennent les deux questions suivantes :
- Pourquoi ne valorise-t-on pas dans l’école l’engouement d’une classe d’enfants de 8 ans pour les mathématiques, les avis pertinents de tous les enfants d’une autre classe sur leur lecture hebdomadaire de romans, la maitrise des tables de multiplication par tous les élèves de 10 ans ?
- Si les intervenants extérieurs devaient travailler en dehors des heures scolaires avec les enfants, si les écoles ne servaient pas de réservoirs à enfants, y aurait-il encore autant de propositions de ces associations ? Et comment paieraient-elles leur personnel, si elles ne pouvaient plus compter sur les enfants présents dans les écoles ?

Cas d’école

Voici cinq situations que j’ai pu vivre (plutôt mal) dans l’école où je travaille. Cette école est « en discrimination positive » et est donc encore plus sollicitée par ces associations qui ont vis-à-vis des enfants fréquentant ces écoles les meilleures intentions. Et pourtant...

Services éducatifs des musées

Nous disposons d’un budget par enfant pour payer leurs sorties culturelles. J’ai pu employer ce budget pour payer deux animatrices (deux et pas une car il est, dit-on, impossible de faire visiter un musée à 24 enfants en même temps. Pourtant il faut bien leur apprendre à calculer, à 24...). J’ai conçu l’animation personnellement, en rapport avec ce qui avait déjà été travaillé en classe en éveil, en math et en français. J’ai expliqué par téléphone au service éducatif ma démarche et ce que j’attendais des animatrices. Quel ne fut pas mon étonnement quand une des deux animatrices se fâcha franchement, en précisant que c’était elle qui faisait l’animation et pas moi, que je n’avais pas le droit de commencer sans elle (j’avais demandé que les animatrices interviennent dans un second temps, pour donner des réponses aux questions des enfants sur les objets présentés dans les vitrines), que ce que j’écrivais devant les enfants était erroné (oui, je notais ce qu’ils pensaient et tout n’était pas correct).

Refroidie par cette expérience particulièrement désagréable pour les enfants, je prépare et j’anime maintenant les visites de musées, seule, sans l’aide des services éducatifs. Alors que l’argent des sorties culturelles peut être utilisé à payer les animatrices des services éducatifs, on me refuse le remboursement de ma visite préalable à la visite des enfants, visite qui, elle, est gratuite puisque je ne prends pas d’animatrice !

Associations culturelles

Nous sommes actuellement engagés dans un projet de réalisation théâtrale. Plusieurs heures de concertation avec les différents partenaires sont nécessaires au bon déroulement du projet. Les intervenants extérieurs sont payés pour chacune de ces heures, pas les enseignants... Cela ferait partie de leurs heures de travail. Pourtant pour mettre au point le travail de ma classe, en math, français et éveil, pour organiser la vie sociale de l’école (règlement de cours de récréation, conseil de classe, conseil d’école), pour échanger nos pratiques entre enseignants, bref pour faire mon boulot d’enseignant, je n’ai pas assez des 20 heures qu’il me reste par semaine (20 heures avec les élèves et 20 heures sans eux = 40 heures hebdomadaires).

Personnel non enseignant dans les écoles

Dans notre école, comme dans beaucoup d’écoles en discrimination positive, l’accent a été mis sur l’organisation, dans l’école, d’une bibliothèque. Avoir une bibliothèque dans un établissement scolaire et l’utiliser demande deux types de fonction différents. Il faut d’abord classer les livres, informatiser le fond, recouvrir les livres, permettre aux enfants d’emprunter des livres, etc. Bref c’est le travail d’une bibliothécaire. Mais il faut aussi construire des animations autour des livres et faire vivre ces animations aux élèves. Dans une bibliothèque d’école, c’est là le travail des enseignants. Pourtant, beaucoup de personnes qui viennent travailler dans les bibliothèques d’école ne rêvent que d’une chose : lire des histoires aux enfants, tâches dont elles s’acquittent avec plus ou moins de succès mais tâche qui peut également être remplie par une enseignante qui sait ce que chacun de ses élèves apprécie.

Un rêve

Tout se passe aujourd’hui comme si les écoles étaient au service des associations : celles-ci proposent des activités, nous les acceptons (et à nous les louanges) ou nous les refusons (et à nous les blâmes). Ne pourrait-on pas envisager cette collaboration d’une autre manière, inverse à celle qui se pratique maintenant ? Il faut aujourd’hui beaucoup de patience et de persévérance aux enseignants qui se lancent dans ce type de collaboration. Souvent, c’est une petite aide, bien ponctuelle dont nous avons besoin : pas de projet grandiose ni de matériel exceptionnel mais un petit coup de pouce pour travailler en petits groupes avec les enfants, pour se mettre au courant dans un domaine que nous maitrisons moins bien, pour obtenir du matériel très particulier.

Je rêve aussi que toutes ces associations mettent toutes leurs compétences au service des enfants les moins favorisés, en dehors du temps scolaire. Les enfants apprendraient alors, pendant le temps scolaire, les compétences de base (français, math, éveil) qui leur permettront de profiter pleinement de tout ce que leur proposeront ces associations, le mercredi après-midi, le samedi, le dimanche ou encore après quatre heures.