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Des activités d’observation sont souvent menées en classe de sciences. Travailler cette compétence « observer » semble simple à priori. Elle est pourtant bien plus complexe qu’il n’y parait. Cette démarche a été vécue dans le cadre du cours AFP [1] destiné à de futurs enseignants en sciences.

Les intentions de cette réflexion sont de casser le mythe de l’ observation objective et complète, casser l’idée que l’observation même dite « scientifique » représente la réalité, réfléchir sur la manière de proposer un travail d’observation sans piéger l’enfant, donner sens à l’observation en rendant explicite le projet ou mieux en utilisant l’observation comme moyen d’investigation pour répondre aux questionnements de l’enfant.

Savoir avant ?

Il s’agit d’observer et réaliser un dessin d’observation annoté d’une coupe microscopique. La classe est répartie en plusieurs groupes, certains reçoivent les coupes microscopiques d’objets qu’ils voient pour la première fois et savent de quoi il s’agit, ils ont accès aux livres de référence. D’autres reçoivent des coupes d’objets inconnus pour eux, sans savoir de quoi il s’agit, sans autre consigne que de réaliser un schéma annoté d’observation. D’autres reçoivent des coupes d’épiderme d’oignon et autres épithéliums végétaux apparentés sans savoir de quoi il s’agit mais l’objet est susceptible de leur rappeler les cours du secondaire.

Constatations : En comparant le résultat des différents groupes, nous pouvons entamer la discussion.

Devant un objet nouveau (épiderme de cellule de fougère) nous avons des difficultés à réaliser une observation descriptive. En effet, sans cadre de référence, nous ne pouvons sélectionner ce qui est significatif dans l’objet, nous ne pouvons déterminer ses attributs, nous ne comprenons pas la prescription, la demande, nous ne pouvons pas donner sens aux perceptions. Toute observation ne peut se faire que s’il y a des référents pour l’accueillir.

Lorsque l’objet est reconnu, (l’épiderme d’oignon) ou que l’on a dit de quoi il s’agissait (peau humaine) même sans consignes précises nous réalisons plus facilement le travail. Nous pouvons faire référence à ce que nous connaissons des attributs de l’objet, de ce qu’on peut s’attendre à trouver.

On peut donc dire que l’on ne perçoit, lors d’une observation, que ce que l’on est capable de percevoir, c’est à dire, ce que l’on connait, ce qui fait sens pour nous.
Il est donc préférable de ne pas piéger les élèves en les laissant dans du totalement inconnu ou inhabituel, lorsqu’il s’agit de travailler la compétence « observer ».

Deviner les attentes de Madame ?

Pour lancer un autre type de discussion, un nouvel exercice est proposé. J’amène des bougies, je les allume et demande aux étudiants de réaliser une observation complète des bougies allumées.

Ce qui oriente implicitement leurs observations, c’est que je suis habituellement un prof de Sciences. Les élèves les plus scolaires se créent un projet implicite pour guider leur travail selon cette constatation. L’observation réalisée par la plupart est essentiellement centrée sur le phénomène de combustion. Certains approchent quelques détails de forme ou couleur. Je reprends et « corrige selon mes critères ».
C’est-à-dire que je retire des points si l’élève n’a pas parlé du dessin gravé dans la cire, de l’étiquette Ikéa encore attachée à certaine bougies, du prix collé à d’autres, de la couleur intérieure différente de l’enveloppe extérieure...

« Ah, il fallait dire ça aussi ? », disent certains. « Le dessin gravé ou le prix, c’est accessoire » diront d’autres.

La polémique est là pour réfléchir à propos de l’essentiel à tirer d’un objet.

Comment l’élève décide-t-il de l’essentiel ? En quoi les ai-je piégés ? La discussion peut alors commencer sur les observations devinettes souvent proposées dans les cours de sciences.

Certains élèves connaissent moins le code disciplinaire leur permettant de juger de l’essentiel ou de l’accessoire dans un objet selon le regard disciplinaire et sont piégés car jugés non selon leur capacité d’observation mais selon leur aptitude à deviner les attentes de l’enseignant dans un cadre scientifique scolaire. Les exercices d’observation en sciences sont alors souvent des exercices de sélection, on favorise celui qui sait déjà.

Sciences pour tous ? Pas vraiment...

L’observation complète ! Par groupe de deux ou trois, réaliser une observation des pommes. Les consignes données aux trois groupes sont différentes mais ils ne le savent pas.

Groupe 1. : Observer les pommes afin de déceler les traces qui montrent qu’elles proviennent du développement d’une fleur.
Groupe 2. : Observer les pommes afin de montrer que le fruit assure la reproduction de la plante.
Groupe 3. : Observer les pommes afin de réaliser une observation complète.
Groupe 4. : Sachant que la salade de fruits nécessite une pomme sure, juteuse et ferme, que pour réaliser des pommes cuites il faut une chair farineuse et un gout sûr, que pour la tarte une chair ferme et sucrée convient le mieux ; réaliser une observation comparative de ces pommes afin de déterminer leur utilisation culinaire la plus adéquate.

Ce qui fut relevé lors de la discussion : l’observation complète est un mythe, un leurre. Une observation n’est pas complète mais judicieuse par rapport à un projet. Il n’y a pas meilleure observation ou moins bonne dans les productions mais des projets différents (les différents groupes ont reçu des consignes différentes).

Faire remarquer que le groupe qui n’avait pas de projet s’en construit un implicite (au cours de dessin, le résultat de l’observation complète demandée serait très différent).

En effet, nous devinons le cadre implicite de l’observation (c’est le cours de biologie donc ce qui est important dans l’objet, c’est... et ce n’est pas...).

L’observation que nous pratiquons en permanence dans notre vie quotidienne est investigatrice. Nous observons quelque chose autour de nous en fonction de nos centres d’intérêt, à partir de questions que nous nous posons. L’observation intervient dans la construction d’un modèle explicatif. Une fois un problème posé, elle permet de récolter des éléments de réponse.

Les observations descriptives et formelles (observer pour observer), ça ne se fait qu’à l’école. Et cela n’a pas beaucoup de sens puisque ce n’est pas utile dans la vie. C’est important d’exercer l’observation dans un contexte qui a du sens, même à l’école ! Surtout à l’école...
Le miroir des yeux

Rebond de Jacques CORNET à ce texte.

notes:

[1Activité de formation professionnelle.