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Un long chemin pour dépasser, ensemble, une honte et une peur que bien peu soupçonnent.

Dans l’association ATD Quart-Monde de la Région de Liège, des moments de dialogue sont construits, une fois par mois, pour permettre à des familles défavorisées de réfléchir ensemble sur des thèmes qui les concernent directement (les élections, le logement, etc.).

En janvier 2005, un Groupe Familles s’est constitué autour du thème de l’école : En quoi la pauvreté rend difficile la réussite scolaire et la communication entre l’école et les familles ?
Il a décidé de se réunir tous les 15 jours, pendant un an, pour construire sa réflexion à travers des activités (« photos-langages », prises de parole en petit groupe, etc.). En fin de parcours, une rencontre avec une école primaire où les familles avaient inscrit leurs enfants a permis d’ouvrir un dialogue, de casser les préjugés, de comprendre la pensée de l’autre, d’émettre des propositions pour améliorer la situation.
Beaucoup de réflexions des familles ont été exprimées : la peur d’aller vers l’école ; la peur que les professeurs entrent dans leur vie privée et jugent leurs conditions de vie ; la peur du jugement de l’instituteur face à un parent qui a eu une scolarité difficile ; la peur d’être accusé de mal éduquer leur enfant ; etc. Cela a permis de casser une idée reçue selon laquelle les familles se désintéresseraient de l’école ou démissionneraient de leur rôle de parents d’élève. Parents et enseignants ont constaté qu’il y avait une volonté commune que chaque enfant trouve sa place à l’école, de dialoguer davantage même s’ils ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde.

Une souffrance qui rapporte
Ces familles, au départ engluées dans la solitude que crée la pauvreté et considérées comme des « profiteurs du CPAS », des « groseilles », des « kèkès [1] », des « assistés », des « irresponsables dans l’éducation de leurs enfants », ont pris la parole malgré toute la souffrance que cela suppose (peur de ne pas se faire comprendre, difficulté d’exprimer une phrase avec un vocabulaire adéquat, etc.) Une souffrance qui a apporté des apprentissages entre eux (expression, écoute de l’autre, etc.) durant un an et qui a servi à leur lutte. Même si les produits finis (« photos-langages », livres accordéons,…) n’ont pas été construits par les familles, toutes les décisions ont été prises avec elles et toutes les paroles et propositions ont été considérées dans les textes sans changer un seul mot.
Ce projet a rendu une dignité à ces familles rongées par une honte et une peur insoupçonnée. Non seulement parce qu’il y a eu une ouverture au dialogue, mais parce qu’elles ont pu occuper une autre place. Une place en tant qu’actrices de changement. En effet, ce sont les familles qui ont eu l’idée de rencontrer les instituteurs et institutrices, malgré la barrière qu’elles ressentent entre eux, qui ont exprimé leur réflexion lors de la rencontre face à la direction et aux professeurs, malgré la peur d’être jugés sur leur langage ou leur manque de savoir, qui ont décidé de la forme pour exprimer leur texte, qui ont décidé du contenu des textes à diffuser, etc.
Elles ont pris part collectivement et activement à une lutte en vue d’acquérir une place digne au sein de l’école, en vue d’atténuer la tension dominants-dominés dont elles font les frais depuis toujours dans la société.
Depuis ce jour, certaines familles se sentent davantage reconnues par cette école primaire et le dialogue semble être mis en avant par des réunions régulières, notamment.
Valorisation ou stigmatisation
Par cette action, nous constatons que la reconnaissance est un besoin important pour se faire une place au sein d’une société dans laquelle certains sont « mal vus ». Il est difficile d’avoir une image positive de soi lorsqu’on est traversé par une tension entre les images idéales (ce qu’il faut être pour être « bien » dans la société) et la réalité de ce que l’on vit ou lorsque notre place objective dans la société est systématiquement évaluée symboliquement ; productrice de honte ou de fierté, d’une bonne ou d’une mauvaise image de soi liée à l’image renvoyée par autrui.
« La honte apparait lorsque le sujet entre dans une confusion extrême entre ce qu’il est dans le regard des autres et ce qu’il est pour lui-même. Quel lien pourrait-il y avoir sinon social, entre des hontes diverses telles que : d’être d’une autre origine, d’une autre couleur, d’être orphelin, d’avoir un accent, d’être pauvre, chômeur, laid, impuissant, malade, fils d’un père déchu, fille d’une mère mal fagotée, etc. Bref, d’être « autre » vu d’en haut par les autres (…) » [2]
À fortiori, la disqualification sociale, la dévalorisation, le manque de reconnaissance conduisent à intérioriser une image négative de soi-même qui, petit à petit, détruit de l’intérieur non seulement la révolte, mais aussi la capacité d’action. Ainsi, la fatalité s’installe.
Cependant, dans le cas de l’action du Groupe Familles, les discussions en groupe, durant toute une année, ont aidé chacun à analyser ce qui a produit sa propre honte, les rapports sociaux entre dominants et dominés.
En effet, pour Vincent DE GAULEJAC [3], puisque la honte a été produite collectivement par des rapports sociaux conflictuels et reléguant des individus ou groupes d’individus à une place dominée stigmatisante, on ne peut s’en libérer que collectivement en remettant en cause ces rapports sociaux.
Ainsi, les membres du Groupe Familles ont cherché à construire de nouvelles normes dé-stigmatisantes par des propositions originales. Ils se sont re-positionnés et ré-identifiés par rapport aux instituteurs et institutrices durant la rencontre comme étant sujets écoutés et capables de changement. Un nouveau lien social s’est créé.

notes:

[11 Terme stigmatisant, utilisé à Liège, qui désigne des personnes considérées comme peu cultivées, peu friquées, habillées avec des sous-marques ou des contrefaçons,… et qui cherchent à impressionner les autres par leurs comportements.

[22 R. ZYGOURIS, La honte de soi, Espaces, n° 16, 1988.

[3V. DE GAULEJAC , La source de la honte, Desclée de Brouwer, 1996.