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La voix est une présence à l’autre et à soi, indissociable de son corps et de son histoire.

Jo Lesco est chanteuse et chef de chœur. Elle a animé cet été un atelier À toute voix. Respirer, chanter, écouter aux Rencontres pédagogiques d’été de ChanGements pour l’égalité. Elle nous parle ici de la voix et du travail de la voix qu’elle met en œuvre avec différents groupes.
Apprendre à parler ou à chanter sans forcer nécessite tout un apprentissage. La voix doit être ancrée dans le corps, pas sur les cordes vocales. Beaucoup d’enseignants se font mal en criant ou même en parlant en classe. Un bébé peut crier longtemps sans se faire mal parce que c’est tout son corps qui se met dans l’énergie d’émettre un son. Le corps des adultes est habité de nœuds, construits au long de leur vie, qui leur ont fait perdre leurs appuis naturels. Le travail du chant c’est, entre autres, aller retrouver ces appuis, essayer de laisser tout le corps disponible pour la respiration et le travail d’émission du son.

Des mobilités à retrouver

Dans mon travail, j’essaie de rendre populaires et accessibles des éléments que j’ai découverts beaucoup plus en profondeur, notamment grâce à la méthode Feldenkrais. Cette méthode travaille sur des micromouvements liés au corps, en parallèle avec le développement de l’enfant : le but est d’essayer de retrouver nos mobilités d’enfant et de réinformer notre cerveau. Feldenkrais s’est beaucoup questionné sur comment l’homme apprend. Selon lui, si un enfant savait, quand il fait toutes ses expériences couché au sol, que son but était de parvenir à se mettre debout, s’il se fixait sur ce but, il ne marcherait jamais. Regardons comment un enfant explore, son plaisir dans l’exploration, sa frustration et ses agitations aussi de temps en temps : c’est bien le processus qui compte, pas le but.
Dans la méthode Feldenkrais, on est souvent couché sur le sol, parce que le sol est notre repère. Il existe des centaines de séances qui mettent l’accent sur un élément ou un autre du fonctionnement du corps, tel que la respiration. L’idée est de ne jamais investir dans le côté musculaire. Imaginer le mouvement suffit souvent pour produire l’effet attendu. Il suffit parfois de penser de quel côté on tournerait la tête instinctivement si on nous le demandait, pour comprendre qu’il y a plus de résistance à la tourner de l’autre côté. C’est un peu comme si on utilisait une loupe pour analyser ce qui se passe à l’intérieur. Par là, on peut réinformer le cerveau et, de ce fait, la mobilité change et donne une impression de légèreté nouvelle. Nos anciens repères refont vite surface, mais le corps a enregistré quelque chose qui restera disponible.
J’essaie de trouver des moyens simples pour partager l’essentiel de cette démarche. Je propose, par exemple, de mettre la main sur le bas de son ventre et de s’écouter respirer comme si c’était un stéthoscope. Je fais aussi jurer les chanteurs, avec des« dju », parce que souvent l’exclamation est juste, elle part du bon endroit du corps.
Le maintien de la tête est d’une grande importance. Si la tête est trop tenue par le cou, le larynx et les oreilles ne sont pas libres, ce qui empêche une meilleure écoute et l’émission d’un plus beau son. Beaucoup de gens ont tendance à avancer la tête vers l’avant pour écouter, pour parler ou pour chanter ; c’est une attitude assimilée à l’envie de faire plaisir. Mais un cou tendu entrave la mobilité du larynx et des cordes vocales. Par contre, si on laisse le cou dans l’axe de la colonne, ils auront beaucoup plus de facilité pour se mouvoir.

Des écoutes à diversifier

Pour l’écoute, c’est la même chose : si on tend les oreilles pour écouter, ce n’est pas pour ça qu’on va mieux entendre. Nous n’entendons pas seulement avec les oreilles mais aussi avec les os, qui permettent à la vibration, fondement du son, de circuler. Je demande souvent aux participants de s’écouter en écoutant leur corps vibrer, par exemple en mettant une main sur leur sternum. Leur voix et leur timbre changent. Cela permet de se détourner de la fabrication d’un beau son et, paradoxalement, c’est un beau son qui sort.
J’essaie de faire écouter de manière différente. Parfois je fais chanter les participants en cercle, le dos tourné aux autres, en disant qu’ils doivent chanter avec leur dos et que le son doit sortir du milieu du dos pour venir nourrir le petit feu qu’on alimente ensemble au centre du cercle : le son devient magique à ce moment-là. Quand les gens se retournent par la suite, l’harmonie des voix a tout à fait changé. Ils perçoivent eux-mêmes une différence : ils sont restés avec la sensation et la qualité de son qu’ils avaient trouvées juste avant. C’est important alors de leur faire constater cette différence, pour qu’ils puissent s’approprier ce qui s’est passé.
Pour moi, la force du chant polyphonique vient de ce qu’on doit être à la fois à l’écoute de soi-même et à l’écoute du groupe. Une personne trop à l’écoute d’elle-même ne va pas du tout rentrer dans l’harmonie. Elle va produire quelque chose de tout à fait détaché qui va perturber le groupe et rendre l’ensemble moins beau. Cette double écoute est quelque chose de puissant. Ça soude un groupe, par la musique, sans mot.

Des personnes à assembler

Je travaille régulièrement avec des gens qui ont des problèmes psychiatriques. Certains ne supportent pas d’être trop près les uns des autres, d’autres s’agitent tout le temps et ne sont plus ancrés sur la terre, d’autres encore sont enfermés dans leur bulle. Mais il y a toujours quelque chose qui les accroche, un lien qui se fait.
C’est pour ça que j’aime bien proposer pour commencer des chants d’une certaine simplicité, avec lesquels on a rapidement un résultat d’harmonie. Qu’on soit amateur ou connaisseur, une reconnaissance s’opère et ce petit quelque chose d’harmonieux rend le moment précieux.
Dans les groupes mélangés avec lesquels je chante, la solidarité joue un beau rôle. Lorsqu’une personne qui a généralement des difficultés réussit, elle se sent portée par les applaudissements des autres. Je sens que les gens viennent faire autre chose que simplement du beau. Ils sont touchés par la simplicité d’être là ensemble, par la force du groupe, l’émotion de voir d’autres s’ouvrir. Il y a une autre dimension, une autre beauté qui vient du fait que les personnes sont investies.
Cela me demande une grande présence. Il faut être tout le temps là, dans une écoute entière des personnes, pour que chacun puisse trouver sa place dans l’harmonie et dans le groupe. Il y a bien sûr des conflits à canaliser, parce que l’un ne chante pas bien, un autre trop fort, un autre encore ne suit pas. Mais surtout, il faut trouver le chemin de la voix pour chacun. Pour cela, j’installe un cadre clair : c’est moi qui choisis le répertoire et qui dirige le travail. Beaucoup de personnes ont besoin de repères précis pour pouvoir s’investir sans se perdre. Ils ont besoin de s’accrocher à quelque chose de bien fixé. À partir de ce cadre, je peux introduire d’autres manières de travailler.
Quand je laisse place à des improvisations, certaines personnes habituellement moins dans la justesse vont se révéler au groupe. Leur voix va se mettre là où elle est confortable et ils se surprennent eux-mêmes avec cette « nouvelle » voix. Dans un cadre moins strict, ils peuvent se lâcher et sont impressionnants. Je tâche d’amener ce travail en douceur pour que les plus inhibés improvisent sans s’en rendre compte.
Nous faisons parfois tous ensemble des conversations sans texte, avec des « gromele », des « bataquepatipono »… En chœur d’abord, puis on se passe la parole les uns aux autres. Ensuite, je pars sur une ligne musicale de base et tout le monde doit se greffer sur celle-ci avec des « doubidoubidoua ». Avec ma voix, je les invite, je les attire. Si quelqu’un ne s’éloigne presque pas de la ligne de départ, j’essaie de l‘inviter un peu ailleurs, mais sans trop insister… Je dois être très présente à ce qui est proposé par les chanteurs, pour capter les tentatives intéressantes, les relever, amener plus loin celui qui le peut.

Une justesse à approcher

Je cherche aussi à amener tout le monde vers plus de justesse. Je suis sure que tout le monde peut arriver à chanter juste à un moment donné. Mais c’est souvent en ne se braquant pas sur la justesse qu’on y arrive, il faut laisser les choses s’installer. Un enfant qui apprend à chanter, il cherche, comme dans les autres apprentissages. Quand les gens n’ont pas beaucoup chanté, ils sont dans le même processus de recherche, ils ont besoin d’essayer leur voix en chantant à différentes hauteurs et puis, à un moment donné, ils s’adaptent.
Beaucoup ont tellement entendu dire qu’ils chantaient faux qu’ils ne se sont jamais donné l’occasion de se réajuster. Ces gens blessés dans leur voix ont parfois perdu la confiance en celle-ci. Ils font, comme lorsqu’on évite un pavé bien connu dans sa cour, un détour pour ne pas se faire une nouvelle fois mal. Mon travail est de les aider à retrouver ce qu’ils ont perdu, ce qu’ils évitent.
La magie du chant polyphonique vient de l’écoute. Lorsqu’on écoute les voix autour de soi, à un moment donné, on ne fait plus l’effort de chanter, la voix est portée par l’harmonie, par l’ensemble des autres voix. Le corps n’est plus en train de forcer. Les oreilles ne sont plus en train de se tendre.