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TRACeS s’est rendu dans cette école professionnelle1 de Liège où enseigne Isabelle Andersson. Elle a tous les élèves du second degré (troisième et quatrième) pour les cours de mathématiques dans les sections de service sociaux, travaux de bureau et vente.

Il faut leur redonner gout aux maths.

Ce sont des cours à deux heures et ces élèves n’ont plus de cours de math au troisième degré. Elle a également une classe de primo arrivants (élèves ne parlant pas du tout le français) en troisième.

Elle déborde d’enthousiasme, elle nous parle de son travail...

TRACeS : Pourquoi les maths en professionnel ?

I.A. : Depuis l’âge de la maternelle, je veux être enseignante. En avançant, j’ai découvert une passion pour les maths. À la fin de mes études, j’ai effectué beaucoup de remplacements et au fil de ceux-ci, je me suis rendu compte que je préférais les élèves du professionnel. J’avais l’impression de leur apprendre quelque chose. Et ils sont beaucoup plus communicatifs.

TRACeS : Pourquoi faire des maths avec ces élèves ?

I.A. : C’est difficile. Ils sont en professionnel et c’est pour eux, à cause des mathématiques. Il faut leur redonner le gout des maths, leur montrer qu’ils peuvent arriver à quelque chose et ne sont pas idiots comme ils le pensent. Quand j’entame un nouveau chapitre, les fractions par exemple, ils manifestent leurs craintes et leurs dégouts. Ils le terminent en disant : « Mais, Madame, les fractions c’est tout bête ».

Ils doivent comprendre les choses, les analyser et pouvoir utiliser les mathématiques. J’essaye de voir ce dont ils ont besoin pour leurs cours, les outils de base, pas de choses inutiles même si c’est dans le programme.

En cinquième, ils n’ont plus de maths, ils sont contents, mais ils viennent me retrouver en disant « Madame, il y a des maths partout ». Mon but est qu’ils repèrent les maths et qu’ils puissent les utiliser dans les situations de la vie quotidienne.

TRACeS : L’utilité des maths, c’est pour les autres cours ?

I.A. : Il y a plus que les autres cours. Par exemple, quand on aborde les soldes et qu’il faut calculer 20 %, ils ne savent pas comment faire. Ils disent : « on s’est encore fait arnaquer ». On traite un problème de réduction qui parait énorme puis, après calcul, on constate que la remise n’est que de 2 %.

TRACeS : Et la vie citoyenne ? Apprendre à être critique vis-à-vis de l’information, par exemple ?

I.A. : En économie, oui. En math, non. On ne sait pas digresser. Il faut vraiment qu’ils se remettent à niveau.

En math, il y a un mur entre les élèves et nous, contrairement au cours de français par exemple où on peut discuter énormément avec les élèves. Heureusement, moi, j’ai deux ans pour casser le mur.

En milieu de quatrième, ils sont plus ouverts à plein d’autres choses.

TRACeS : Casser le mur... Comment faites-vous pour redonner le gout aux élèves de troisième professionnelle ?

I.A. : Je repars de matières qu’ils connaissent très bien. Ils me disent « c’est tout bête » et je dis « tant mieux ». Je reprends des calculs écrits. Ils peuvent utiliser la calculatrice. Les trois quarts savent les faire. Je repère ceux qui sont déjà en échec pour cela et je sais que je vais devoir les aider. Partir de quelque chose qu’ils connaissent, ça les met en confiance.

Pour les unités de mesure ensuite, c’est plus dur puis cela redémarre tranquillement grâce à la confiance.

En quatrième, à nouveau, on commence avec quelque chose de simple parce qu’il y a des nouveaux : les zéros inutiles et les arrondis. Ils connaissent, la relation est installée et cela repart. Ceux qui ont des points faibles, je vais aller les rechercher régulièrement.

On peut petit à petit augmenter la difficulté.

TRACeS : Concret-abstrait ? On ne fait que du concret avec les élèves du professionnel ?

I.A. : Oui, sauf avec des classes très fortes, je fais une introduction aux équations. Sinon, je n’essaie pas d’entrer dans l’abstrait.

Résoudre des problèmes, c’est déjà compliqué. Il faut deux ans pour arriver à quelque chose comme repérer les données inutiles, par exemple. Ils n’arrivent pas à comprendre le français courant.

TRACeS : Les pourcentages, ils en font depuis le primaire. Comment sont-ils abordés dans votre cours ? Comment les rendre encore motivants ?

I.A. : Je commence par les fractions, cela leur parait dur, mais après avoir revu cela, cela devient simple pour les pourcentages.10 %, c’est dix sur cent, on multiplie par dix, on divise par cent...On a vu des fractions de dénominateur 100 et 1000.

Effectivement, souvent ils disent « on a déjà fait ça en primaire ». Prenons l’exemple des unités de mesure. Je suis effrayée de voir qu’en primaire, on travaille sans tableau de conversion2. Ils doivent procéder de tête. En troisième professionnelle, je les laisse disposer de ce tableau. En quatrième, ils doivent le connaitre, mais il reste à leur disposition pour les exercices.

TRACeS : Vous travaillez les grandeurs en lien avec les fractions, la proportionnalité, les pourcentages ?

I.A. : Pas en parallèle, mais dans des chapitres différents. Dans les cours d’atelier, en cuisine, partout ils ont besoin des unités de mesure. Tout comme les proportions, et la règle de trois. Mais ils ne savent pas extrapoler le cours de math dans d’autres cours.

TRACeS : Pour les unités, vous faites manipuler ?

I.A. : Non, plus à ce stade.

TRACeS : Pour les pourcentages, vous retournez aux fractions. Pour les unités de mesure, ils doivent passer à l’étape supérieure. Vous êtes pas mal dans l’abstrait ?

I.A. : Oui, mais avec la possibilité de revenir au concret.

TRACeS : Les pourcentages, une source d’étonnement, disiez-vous plus tôt ?

I.A. : On passe dans la vie réelle, on débusque les arnaques. On vérifie les calculs, on analyse des factures, on fait des encodages.

Ils perçoivent, par exemple, difficilement la différence entre TVA (valeur ajoutée) et soldes (valeur déduite).

TRACeS : Comment peut s’en sortir l’élève qui est calé ?

I.A. : Je suis disponible pour ceux qui ont des difficultés tandis que les autres travaillent de façon autonome. Certains travaillent à côté de moi. Je rends des exercices supplémentaires à faire seul.

TRACeS : Quel écho avez-vous sur le travail fait ? Ils n’ont plus de difficultés ensuite ?

I.A. : Si, parce que le transfert ne se fait pas. Même s’il y a des surprises agréables.

TRACeS : Et pourtant au cours de math, vous traitez des problèmes externes aux mathématiques.

I.A. : En gros, c’est comme si dès qu’on sortait du cours de math, on ne devait plus penser math.

TRACeS : Ils peuvent utiliser des calculatrices au cours ?

I.A. En troisième, quatrième, l’objectif n’est plus qu’ils sachent calculer mais qu’ils sachent réfléchir. En deuxième, ma collègue autorise également la calculatrice quand il s’agit de résoudre des problèmes afin que le calcul ne soit pas un frein à la résolution.

TRACeS : Vous l’avez évoqué, l’image que les élèves se font des mathématiques n’est pas glorieuse. L’image d’eux-mêmes non plus...

I.A. : Le premier jour, je leur demande de me préciser une matière des mathématiques qu’ils aiment et où ils sont bons. Pour certains, c’est insurmontable.

« Madame, je ne sais rien faire, je suis nul. » Je leur réponds : ce n’est pas possible. Vous savez faire des calculs de base : les plus, les moins... On ne peut pas être nul en math, ne rien savoir faire... Quand vous aurez essayé, vous pourrez dire « je ne sais pas », mais pas maintenant avant de commencer.

Avec certains, cette discussion dure toute l’année. On leur a tellement mis cela dans la tête...

TRACeS : Vous êtes seule dans l’école au deuxième degré dans la branche ?

I.A. : Oui, je me suis retrouvée toute seule dans le degré pour des questions de facilité d’organisation de l’école. Mais je travaille maintenant une fois par mois, avec des collègues d’écoles professionnelles de la province. On se rend compte qu’on a les mêmes difficultés et des approches différentes.

Le programme prévoit qu’on commence par la pratique et qu’on passe ensuite à la théorie. Ici, on s’est dit qu’avec nos élèves, ce n’était pas possible. On revoit d’abord certaines notions avant de passer à la pratique.

TRACeS : Votre objectif est de produire ensemble de séquences de cours ?

I.A. : Oui, on travaille à deux en choisissant un sujet neuf qu’on ne maitrise pas encore.

On est sensé travailler en interdisciplinarité, mais...

Traces. À l’école, cela ne se fait pas ?

I.A. : C’est impossible.

TRACeS : Vous n’arrivez pas à travailler ensemble ?

I.A. : On le fait en prenant sur nos temps libres, mais il n’y a aucun espace prévu pour cela.