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Dans les écoles, les animations de sensibilisation se limitent trop souvent à porter un discours formaté et bien pensant que les élèves sont appelés à adopter. Au nom de l’éducation à la citoyenneté, ce qui est un comble.

Nathalie de Wergifosse travaille depuis plusieurs années au sein du secteur sensibilisation au CIRÉ (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers). Ses réflexions, son expérience et ses interventions lui ont apporté au moins une certitude : des questions telles que la régularisation des sans-papiers ou les politiques migratoires ne sont pas parmi les plus simples à aborder.
La question des personnes dites « sans-papiers », nous renvoie directement à l’état de notre société, aux contradictions qui la traversent, aux enjeux en présence, mais aussi à nos propres interrogations et craintes.

TRACeS : Comment abordez-vous les activités de sensibilisation ou les animations ?
Premièrement, nous visons à informer, le plus objectivement possible, sur la question traitée et, deuxièmement, à susciter la réflexion personnelle. Avant de commencer à débattre, il faut d’abord savoir de quoi on parle, quels sont les paramètres qui interviennent dans la réflexion, quels sont les points de vue en présence...

TRACeS : Le CIRÉ produit des cahiers pédagogiques qui s’adressent plus particulièrement aux enseignants et animateurs, de même qu’aux étudiants à partir du secondaire supérieur.
L’ambition des dossiers est de faire le point sur la question abordée (l’asile, les centres fermés, les sans-papiers...) et de la contextualiser, et ce, notamment sur base de sources bibliographiques variées. Il s’agit de permettre aux lecteurs de mieux cerner la matière (et ce, dans toute sa complexité) et de se l’approprier afin, ensuite, de pouvoir la traiter lors de leurs cours... Par ailleurs, à côté des cahiers, il existe également d’autres outils comme des photographies, des vidéos, des textes ou des pistes d’animations pour faciliter la discussion.

TRACeS : Vous insistez sur le fait que vous voulez éviter les réponses simplistes...
La problématique est tellement complexe que l’on ne peut pas la simplifier à outrance au risque, sinon d’en arriver à un exposé « cliché et stéréotypé ». Très clairement, mon but est d’outiller les élèves et professeurs afin de permettre de réfléchir sur ces matières en étant le mieux informé possible et de la façon la plus critique possible. Par exemple, quand on aborde la problématique des personnes dites « sans-papiers », il s’agit tout d’abord de se pencher sur les causes à l’origine de leur situation. Cela signifie aborder la situation dans les pays d’origine, les conditions d’accès au territoire européen, les politiques en matière d’octroi de statut de protection... Ensuite, il s’agit de voir concrètement ce que cela signifie au quotidien d’être « sans-papiers », mais aussi d’analyser la façon dont notre société s’accommode de cette question. Ceci ne m’empêche cependant pas de faire part, également, de mes réflexions, mes questionnements et mes incertitudes.

TRACeS : Justement, on a beau susciter la réflexion, donner des informations, est-ce que tout ne se résume pas finalement à des confrontations de points de vue ?
Tout en étant conscients de la difficulté, dans certains cas, de distinguer clairement les faits des points de vue, nous essayons, cependant, de le faire le plus systématiquement possible. Ainsi, les dossiers présentent généralement deux parties distinctes : l’une aborde les éléments factuels et l’autre, le regard que nous portons sur la situation décrite. Par exemple, quand on parle de la question des centres fermés, il y a d’abord les faits : des centres fermés pour étrangers existent. Des hommes, des femmes et des enfants sont privés de leur liberté, soumis à des conditions de vie très proches du système carcéral, et ce, pour des raisons strictement administratives. Et puis, il y a le regard que nous portons et les questions que nous posons : quelles sont les limites de l’usage de la violence dans un État démocratique soucieux du respect des droits humains ? Peut-on décemment enfermer et expulser des enfants ou des adultes ? Sommes-nous prêts à tout assumer pour que des personnes quittent le territoire belge ?
Pour moi, en tant que citoyenne, je ne peux pas accepter ces pratiques, sous quelque prétexte que ce soit. Rien ne justifiera jamais, à mes yeux, d’infliger un tel traitement à des personnes qui n’ont commis aucun crime ni délit grave. En animation, je fais part de mon point de vue, mais j’insiste aussi sur le fait qu’il ne s’agit que d’un point de vue parmi d’autres et qu’il appartient à chacun de se forger sa propre opinion sur la question, en « âme et conscience ».

TRACeS : Parler de ces matières fait inévitablement appel au vécu de chacun ?
On ne sait jamais à l’avance comment se passera une animation. Tout dépend du groupe que l’on a en face de soi ou plutôt des expériences par lesquelles chaque individu est passé. Il faut se rendre compte que leurs situations, leurs parcours vont influencer leur point de vue et donc, les discussions que nous pourrons avoir sur ce thème. Ainsi, si certaines personnes se trouvent elles-mêmes ou leur famille dans des situations difficiles, il est possible qu’elles ressentent un sentiment de concurrence dans certains cas comme, par exemple, lors de la recherche d’un travail. Je pense qu’il faut aussi pouvoir entendre ces interpellations et surtout ne pas avoir un discours « moralisateur ». Nous sommes tous, avant tout, des Humains. On en revient à ce que je disais plus haut : tant qu’on n’est pas concerné directement ou que l’on n’est pas soi-même dans une situation précaire, c’est plus facile de tenir des « beaux » discours. L’idée n’est donc pas de se situer dans une logique de lutte entre « bien pensants » et « mal pensants », mais bien de réfléchir ensemble.

TRACeS : N’y a-t-il pas un risque de se perdre dans la technicité de la procédure ?
Tout en ne vulgarisant pas à outrance, il faut faire attention à ne pas trop techniciser. Sinon, cela devient inintelligible et on déshumanise. L’important est de voir ce que des décisions administratives, mais aussi politiques, génèrent, en terme de destin individuel, pour un enfant, pour une femme, pour un homme... Il y a effectivement des procédures dont il faut tenir compte, mais la véritable question est ce que cela implique pour les personnes qui y sont confrontées. Il convient de garder l’Humain au centre du propos.

TRACeS : Est-il possible d’avoir un regard objectif et de sortir des préjugés ?
Aucune personne ne peut se prévaloir d’être exempte de préjugés. Cependant, il importe d’en prendre conscience et de disposer d’un maximum d’outils afin de leur laisser le moins de place possible. Ce qu’il faut avant tout, c’est pouvoir développer librement sa réflexion, avoir la possibilité de la confronter à d’autres, et ce, en étant le moins possible conditionné par des discours et des slogans. L’esprit critique est essentiel.