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Les personnes de l’association L’illettrisme Osons en Parler ont décidé de s’engager pour les autres, ceux et celles dans leur situation, en témoignant de leur vécu souvent difficile, mais aussi de leur capacité à s’adapter au quotidien malgré tout.

Au départ, il y a des participants à des cours d’alphabétisation organisés par l’asbl Lire et écrire de Verviers. En 2003, ils décident de sortir de l’ombre, parlent ouvertement de leurs difficultés en lecture, écriture ou calcul et de l’impact de cette situation dans leur vie. Ils créent leur association : L’illettrisme Osons en Parler.

À Lire et écrire, on pratique des pédagogies participatives inspirées de Paolo FREIRE, de la pédagogie du projet, etc. Ces pratiques encouragent les apprenants dans leur apprentissage et leur permettent d’acquérir une confiance en eux nécessaire pour se sentir capables d’apprendre, pour se sentir capables d’agir au sein de notre société.
L’association L’illettrisme Osons en Parler s’est constituée librement. Le groupe se réunissait de temps en temps. Après l’enthousiasme de départ, les membres de l’association ont éprouvé quelques difficultés de fonctionnement et ont demandé un soutien logistique à Lire et écrire : un soutien pour l’animation des réunions hebdomadaires (gestion de parole, organisation des réunions…) et un soutien pour la rédaction de divers documents : procès verbaux de réunions, dossiers de demande de subsides en fonction des projets à réaliser, articles pour la presse…
Lire et écrire a entendu cette demande et, depuis 2005, j’ai un temps de travail pour l’accompagnement de l’association L’illettrisme Osons en Parler. Au sein de l’association, nous avons défini ma place et ma tâche. Ma seule participation comme soutien logistique ne convenait pas au groupe. Les membres de l’association sollicitaient mon engagement au même titre que n’importe quel membre. J’ai accepté ce postulat parce que, si nous ne sommes pas à égalité devant l’écriture, nous le sommes dans le souci de sensibiliser l’opinion aux problématiques liées à l’illettrisme. Je participe donc aux votes pour les prises de décision.
L’association dispose d’un compte bancaire et gère elle-même son budget. Les décisions sont prises lors des réunions hebdomadaires en respectant une procédure démocratique. Je continue de rédiger les procès verbaux de réunions, mais l’ordre du jour est fixé par les membres et une personne est chargée de veiller au suivi des sujets traités et des décisions prises.
Lors des réunions, les discussions sont parfois animées, mais toujours respectueuses. C’est bien souvent de vécu que l’on parle et de pertinence dans l’utilisation des témoignages en fonction du public à rencontrer, en fonction du message à faire passer. Nous définissons, chaque début d’année, le thème qui orientera l’action de sensibilisation.

Résister au quotidien
Les réunions sont aussi un espace où chacun peut exposer un problème particulier. Ensemble, nous analysons la situation en nous appuyant sur les expériences de vie de chacun et nous cherchons une solution ou un organisme approprié, où la personne pourra trouver une réponse adéquate.
En parlant de leurs expériences, des stratégies mises en place pour résister et « se débrouiller » au quotidien, les personnes prennent conscience de leur pouvoir d’action dans leur vie, et par conséquent dans la société, en tant que citoyen. L’illettrisme est abordé. On échange à partir de situations issues du quotidien : l’incompréhension à un guichet, le jugement négatif ressenti lors d’une démarche administrative, le surendettement, la fuite des réunions de parents à l’école de peur d’être démasqué et mal considéré par les professeurs de ses enfants, le mensonge continuel pour cacher un problème d’écriture dont on a honte…
Au fur et à mesure des discussions, des analyses, des séances de sensibilisation…, les personnes réalisent qu’elles ne sont pas coupables de leur situation, que la difficulté d’apprentissage de la lecture est bien souvent ancrée dans l’enfance. Elles réalisent aussi qu’apprendre est toujours possible, même à l’âge adulte.
C’est en prenant conscience de tout cela que les adultes engagés au sein de L’illettrisme Osons en Parler ont décidé d’agir préventivement en sensibilisant le monde scolaire, les élèves, les enseignants, les directeurs… à l’impact que peut avoir l’école dans une vie. Ils ont axé leur action en abordant particulièrement l’attitude de l’enseignant et son poids sur la motivation ou la non-motivation à apprendre des élèves.
L’association a réalisé une bande dessinée en 2006 : Les Rebelles de l’illettrisme [1]. Huit histoires dont la plupart réellement vécues, pour raconter des circonstances difficiles dans l’enfance, le regard des autres lorsqu’on ne parvient pas à apprendre, les conséquences dans une vie d’adulte et l’énergie pour se tenir debout et avancer, malgré tout. Cette bande dessinée est un outil utilisé dans les écoles primaires (5e et 6e années) pour engager le dialogue avec les enseignants et leurs élèves, sur le thème de l’apprentissage, de la représentation du parcours scolaire dans la famille, de l’utilité de l’école...
Les membres de L’illettrisme Osons en Parler se sont également exprimés à la radio, à la télévision (Télévesdre, télé locale, mais aussi RTBF) et sont actifs pour organiser un évènement médiatique chaque année autour du 8 septembre, journée internationale pour le droit à l’alphabétisation pour tous.
Ils veulent montrer le soulagement de pouvoir se montrer tels qu’ils sont et les bénéfices que leur apporte l’apprentissage au quotidien. Ils agissent également pour soutenir les personnes qui ont peur d’ouvrir la porte d’un centre de formation en alphabétisation, une peur bien souvent en lien avec un passé difficile vécu à l’école.

Inverser le processus dès l’école
Les membres du groupe connaissent des jeunes de moins de 20 ans qui ont de réelles difficultés avec la lecture et surtout l’écriture. En 2006, ils avaient rencontré une classe de 2e professionnelle d’une école secondaire à Welkenraedt. Les professeurs se plaignaient du fait que de nombreux élèves venaient à l’école sans stylo ni feuille… La classe avait été invitée à participer à un atelier d’écriture avec d’autres apprenants adultes à Lire et écrire. On a pu constater que beaucoup étaient en réelle difficulté de lecture et écriture.
Par ailleurs, certains membres engagés dans l’association sont parents d’adolescents en rupture avec l’école. L’impression que l’histoire se répète a donné l’impulsion pour tenter quelque chose afin de rompre ce vécu négatif avec l’école. Dès lors, les membres de L’illettrisme Osons en Parler ont décidé de mettre en lumière l’illettrisme chez les jeunes, en choisissant de poser ce thème au centre de leur projet 2008.
Les situations difficiles vécues à l’école, l’humiliation, le rejet, l’abandon… ont un impact sur le caractère profond d’une personne et génèrent une honte qui pèse lourd. C’est toute la problématique du tabou lié au fait de ne pas savoir lire ni écrire que ces adultes veulent mettre sur la table à l’école, là où le problème prend racine, du moins en partie. Les enfants à l’école mettent très tôt des stratégies en place pour que l’on ne s’aperçoive pas de leurs difficultés, pour cacher qu’ils n’y arrivent pas. Chez les adolescents, cette réalité a déjà posé sur eux une étiquette de rebelles, fainéants, éléments perturbateurs, voire incapables.
De leur côté, les jeunes ont aussi des aprioris sur les professeurs et sur l’institution scolaire, ce qui rend difficile tout type de communication.
Une alternative pour faire tomber les préjugés de part et d’autre : se rencontrer dans l’intergénération, adultes et jeunes, se rencontrer dans la différence des statuts, professeurs, élèves et apprenants et travailler ensemble à la réalisation d’un même projet. [2]
Après accord avec l’équipe des enseignants et la direction, nous avons rencontré les jeunes de la classe MFI (module de formation individualisé) d’un CEFA de Verviers. Selon les enseignants, les jeunes de cette classe, en rupture scolaire, pas encore en apprentissage parce qu’en recherche d’orientation, éprouvent de réelles difficultés avec la lecture et l’écriture. De manière générale, ils refusent d’emblée les diverses propositions qui leur sont faites, et particulièrement si elles viennent de l’école.
Les adultes de l’association ont tout de suite expliqué leur réalité, leurs difficultés en lecture-écriture suite à un passé difficile avec l’école et leurs intentions : sensibiliser le milieu scolaire, les enseignants et les élèves, à ce qui peut empêcher ou favoriser un apprentissage réussi à l’école, sensibiliser aux conséquences d’un apprentissage « raté » à l’école.
Une chose est sure : à l’école, personne ne souhaite échouer, ni les élèves, ni les enseignants.

notes:

[1D’après les idées originales des membres de l’association L’illettrisme Osons en Parler, Scénarios et dessins de Lilo GRECO, Lire et écrire, 2006.

[2La description du projet né lors de cette rencontre est publiée sur le site de CGé (www.changement-egalite.be), rubrique TRACeS 190, sous le titre : De la brume à la plume. Chronique d’une parole sans détour.