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Miroir, miroir, dis-moi qui est le meilleur prof ! Dis-moi s’ils m’aiment !

Il n’est pas simple, depuis la marche blanche, d’être enseignant et de parler sans culpabilité du lien qui unit l’enfant à l’adulte dans la relation pédagogique. À moins que ce ne soit justement le temps pour nommer, pour comprendre et pour inventer les repères.

Comme enseignant-formateur d’enseignants, c’est personnellement et pour construire les repères avec mes étudiants que j’ai été confronté directement à la difficulté d’établir une relation pédagogique « saine », c’est-à-dire, pour moi, une relation qui respecte la place de chacun, une relation qui ne dérape pas par les abus de pouvoir de l’adulte qui transforme l’élève en enfant abusé.

Quel que soit le niveau d’enseignement, l’exigence du métier cumulé aux besoins de reconnaissance plus moins présents chez l’enseignant, amène logiquement à vouloir en retour une information venant confirmer son action. A fortiori, quand on est jeune enseignant, le besoin de signes de reconnaissance est vraiment très grand.

Nous avons l’habitude de justifier notre choix professionnel par un projet éthiquement très valorisant, mettant en avant, les finalités humanistes et généreuses qui guident notre travail. Et sans aucun doute cette dynamique positive prendra une belle place dans nos actions pédagogiques.

Suspect numéro un

Rarement nous faisons le pas d’aller explorer les projets plus inconscients qui pourraient également venir nous influencer ou plus encore, nous déterminer s’ils ne sont pas mis à jour. On pourrait ainsi paraphraser le psychanalyste S. André en disant : « Le désir qui l’a amené à devenir enseignant n’est pas un désir pur, mais un désir éminemment suspect ». [1]

OK ! Et si je joue le jeu ? Si je mettais ainsi à jour le projet suspect derrière le projet pur dont je pourrais vous parler si longtemps ?

Alors, il y a quelques points de suspension… Juste après une profonde respiration, je trouve le courage de dire mon projet suspect : je veux être « le » prof dont ils vont se souvenir ; il faut absolument plaire ; j’ai envie d’être le meilleur prof de leur formation… Et si j’essayais d’être le meilleur prof de leur scolarité ? À moins que je ne veuille être le meilleur des profs tout court !

Père parfait, prof parfait, prof de prof… bref la totale ! Mon projet suspect mis à jour pourrait être : vouloir plaire à tout prix ! Aurais-je donc choisi aussi ce métier pour séduire ? En acceptant cette part-là de moi, j’ai pu voir et comprendre beaucoup des dysfonctionnements que j’observais dans mes classes, restant victime impuissante, me dédouanant de toute responsabilité.

Perquisition

Cette dynamique inconsciente a été la source de toute une série de dérives, la plus destructive étant pour moi, l’inversion des rôles : l’élève ou l’étudiant devenant ainsi celui qui vient confirmer l’enseignant, celui-là qui justement était censé tenir cette place pour l’apprenant. Un enfant (élève, étudiant, patient, employé,…) qui n’est pas laissé à sa place d’enfant, qui est placé en position d’assouvir le besoin d’un adulte (instituteur, professeur, thérapeute, médecin, patron,…), ce n’est rien d’autre que la construction d’un lien incestueux. Comment oser le voir, s’en responsabiliser, explorer la destructivité de ce lien,… ?

Au centre de ces jeux de séduction, il y a des concepts très rarement abordés dans les formations d’enseignant : la gestion du transfert et du contre-transfert dans la relation pédagogique. J’en ai voulu longtemps à mes formateurs de ne pas nous avoir formés à ce niveau. Mais il a bien fallu un jour que j’assume que ce manque m’arrangeait trop bien.

Il y eut donc ces années où des dynamiques infernales se jouaient dans mes classes, au centre desquelles il y avait ces liens privilégiés avec l’une ou l’autre étudiante. À force de voir la haine et la jalousie venir pourrir ma créativité pédagogique, j’ai appris.

Pour quitter ce type de rapport, il m’a fallu aussi deux années très dures. Une stratégie payante mais à quel prix. Afin d’éviter un « détournement pervers » du transfert positif à mon profit, je n’ai suscité que des transferts négatifs : frustrant, limitant et structurant à toutes occasions. En tout cas, je faisais, je crois, déjà beaucoup moins de dégâts.

Aujourd’hui, je découvre une relation pédagogique plus équilibrée. Je découvre surtout que gérer le transfert, c’est donner une puissance redoutable à notre efficacité pédagogique : quand l’énergie est mise dans le projet d’apprendre plutôt que dans le projet incestueux.

Aménager le cadre de ces liens affectifs parfois très forts, redéfinir ce cadre, apprendre à le tenir... Pour moi, c’est travailler courageusement sur les situations où on l’a transgressé et, dans l’élaboration, en faire des repères. C’est aussi oser porter un regard dialectique sur les motivations qui font notre choix professionnel.

Pour ne pas faire de mes étudiants des enfants abusés… « Miroir, miroir, dis-moi qu’ils sont en train d’apprendre ! ».

notes:

[1S. André, L’imposture perverse, Champ Freudien, Seuil, 1993.