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« Le savoir, un trou avec quelque chose autour [1] ». Cette expression pourrait faire sourire ou grimacer. Si c’est ça être enseignant... Quand même ! Et pourtant... À me plonger dans le fait de considérer chaque élève un par un dans ces groupes d’élèves confrontés aux apprentissages, je repense à Karima et à nos circuits et méandres. Moins bruyants et plus complexes que le circuit de Francorchamps.

Karima, la peste de l’école, étiquetée délinquante puisqu’elle « n’a vu que ça » avec « ses-trois-frères-en-prison et ses-parents-démissionnaires-qu’on-ne-voit-jamais ». Karima faisait du racket chez les autres, volait les 10 heures dans les couloirs des petits de maternelles, mettait le feu à une poubelle, vidait l’extincteur, sabotait les cours, jetait des cartouches d’encre sur la jupe d’un prof et du typex au plafond.

Elle était assez bonne en français, quand elle s’en occupait, mais seulement pour avoir la première fini et se moquer des autres trainardes.

Elle sabotait même le Conseil. Je la bordais comme je pouvais en tentant de l’arrimer à ceci, à cela pour qu’elle puisse rester dans le groupe mais elle tentait de passer par-dessus bord, de détourner les arrimages.

Un jour, ce fut le jour du « moi aussi ».

Elle regardait jalousement celles qui prenant des responsabilités, officiellement au Conseil, avaient du coup des privilèges et des bouts de pouvoir et pouvaient en parler ce qui leur donnait une grande place à ses yeux. Impossible de les saboter toutes. Le Conseil les tenait. Elle mit un point à l’ordre du jour : « Moi aussi ».
Mystère éclairci de ces mots lorsqu’elle dit qu’elle voulait une responsabilité aussi. Provocatrice, elle dit : « y a que des trucs d’école dans cette classe, moi je veux une plante ». Les autres rigolent. J’arrête tout pour prendre sa demande très au sérieux :
- Comment tu pourrais faire ?
- Ah, je peux ? Ben j’amène une plante.
Personne ne s’oppose. La secrétaire inscrit sur la liste des responsabilités affichées dans la classe : Karima, responsable plante.

Le lendemain, la plante est là avant tout le monde. Karima avait comme entrainé l’éducateur sensé surveiller la cour en lui disant « venez m’ouvrir la classe... Si, si, je dois absolument aller porter cette plante (à 7h30 du matin !), d’ailleurs, venez voir c’est écrit : Karima, responsable plante ».

Pour les racines

Cette responsabilité est bien plus multiple qu’il n’y parait : trouver une place pour la plante, trouver un récipient pour l’eau, pouvoir aller chercher l’eau hors de la classe, arroser la plante, enlever ce qui est mort et le jeter, attendre les boutons pour en parler au Conseil, voir ce qu’on fait de la plante pendant les congés... Pour les congés courts contacter la femme d’ouvrage qui arroserait ; pour les longs, la prendre chez soi, la soigner chez soi, la rapporter. Et puis, chaque semaine, rendre compte au Conseil et recevoir les avis des autres genre « c’est chouette, tu la soignes bien mais on n’entend plus parler que de cette plante ici... Y a pas qu’elle hein », dit avec un sourire par une compagne. Entre Karima et les autres (souvent brimées par elle) et moi naissait autour de cette plante une complicité souriante et tendre ; étonnant, avec cette fille si dure qui en plus, très maligne, me disait : « et surtout ne venez pas me barber en disant que j’ai changé ! »

« Et elle fait moins chier son monde ? Et elle travaille mieux ? » me demande une collègue à qui j’avais signalé que cette plante, sa place, son arrosage appartenaient à Karima. Ben non, pas vraiment... Variable. Je ne cherchais d’ailleurs pas d’emblée des progrès au travail. J’ai simplement voulu dire oui à cette plante et par là à Karima, pressentant qu’il se jouait là quelque chose d’important.

Pour l’arrosage

Dans son désert de « non », une petite plante me rappelait qu’il y avait un sujet au travail (pas spécialement scolaire). J’espérais aussi que Karima trouve du désir pour d’autres choses encore et par ailleurs, je continuais à inventer. Un jour, je prépare un atelier d’écriture intitulé J’entre dans un livre. Pour que chacun, moi y compris, puisse dire et écrire quelque chose de ses représentations, images, souvenirs, appréhensions, élans vis-à-vis des livres avant même d’en lire, j’ai rassemblé avec une collègue, une série de dessins de livres personnifiés ou placés dans des contextes inattendus. Bonheur, je trouve un livre en forme d’arrosoir.

Le jour dit, j’étale tous les dessins sur les tables et les élèves choisissent le dessin avec lequel elles vont dire, écrire. Karima, l’air distrait choisit le livre arrosoir et me demande si elle peut aller s’installer seule dans un coin de la classe. Je ne l’entends pas (pour la première fois après 5 mois). Je passe à côté d’elle et glisse un œil. Elle avait écrit un long texte sur les livres qui arrosent les têtes. Ce texte a été lu à la classe comme tous les autres et applaudi puis choisi pour être mis dans la brochure collective.

À cette occasion-là, Karima demande : « est-ce qu’on va regarder l’orthographe ? Parce que ceux qui vont lire ça, y doivent pas me prendre pour une débile. »
En arrosant sa plante en fin de journée, pendant que je rangeais des restes de travail, volontairement seule pour être présence discrète auprès de l’arrosage, voilà que j’entends Karima me parler, elle qui criait souvent « faut jamais parler à un prof, sinon y se croit grand sur toi ».

Elle me dit qu’elle adore lire, qu’elle lit beaucoup mais qu’il ne fallait pas le dire. Je lui ai demandé si elle l’avait dit à sa plante. Réponse : « mais maintenant c’est notre plante, madame. C’est pour la classe. »

Quinze jours plus tard, elle demande des livres à la responsable bibliothèque.

Pour les plantations

Je tente de relire cette histoire...

Il semble que Karima, ait trouvé un complément d’être dans un objet qu’elle a localisé chez l’Autre : le Conseil. Le Conseil où « chaque un » peut porter sa demande de plante ou d’autre chose. Et cet objet, tant le Conseil que la plante, rend Karima désirante, en tout cas plus désirante que ce qu’elle donnait à voir.

Elle et d’autres m’ont appris à attendre, à veiller, à inventer, à éveiller, à inscrire...
Tenir cette position, par exemple avec les enfants des milieux populaires dont les paroles, les « non », les éclats, les envies sont souvent considérés comme hors de propos, colmatés, matés, c’est se donner un savoir à partir duquel chaque enseignant peut inventer selon son style, inventer à partir de chaque sujet, frapper de l’intérieur plutôt que de l’extérieur.

Et ce faisant, il nous devient possible de ne plus absolutiser ni les savoirs, ni les étiquettes collées sur les sujets de telle catégorie sociale ni cette fonction de maitre - tout - sachant. Et d’échapper ainsi à un rôle que nous tiendrions à notre insu : fabricants d’enfants symptômes et vendeurs d’armes.

Finalement, qu’est-ce qui pourrait être à l’origine de cette révolution qui a fait place au surgissement, chez Karima, d’une position de désir, de désir de savoir, du gout pour la lecture, pour le savoir ?

On pourrait dire, premièrement, que dans la classe, Karima dit non à tout, se met en travers de tout : elle prend sa position décidée contre tout et tous. Elle incarne un « non » absolu.

Deuxièmement, l’enseignante, face à ce « non » absolu, lui fait une place : elle répond « oui » à ce « non » en le « bordant ».

Troisièmement, au minime signe de Karima, comme sujet (« Moi aussi ») l’enseignante fait une place à Karima en faisant une place à sa plante : faisant ainsi de la plante une « métaphore du sujet », de ce qui concentre et représente le désir, le gout et le travail d’elle.

Quatrièmement, la violence non seulement semble disparaitre mais elle laisse place au contraire à une élève qui prend l’initiative, qui est là avant l’heure, qui prend la parole dans le Conseil, qui se tient aux règles du lien social de la classe : ça pousse chez elle un désir décidé ! Il y a un sujet qui est au poste de commande : un sujet qui dit « oui » !

Cinquièmement, en trouvant une place, des soins, des arrosages soignés, c’est elle qui trouve une place comme sujet, elle consent à être objet d’attentions.
Sixièmement, les enseignants sont surpris de cette « naissance d’une position désirante ». Karima est capable de surprendre « ceux qui savent » !

Septièmement, l’enseignante ne tombe pas dans le piège d’être intéressée par le fait que Karima s’adonne à l’apprentissage. Elle se tient au parcours logique de passer par les temps, les choix, les demandes de Karima.

Huitièmement, c’est Karima même qui demande d’écrire - là où l’enseignante s’est tenue finement au signifiant qui fait partie des valeurs de Karima, l’arrosoir - devenant créatrice de métaphores : Les livres qui arrosent les têtes.

Il y a, neuvièmement, une inversion de la demande : l’enseignant n’a pas à demander de corriger les fautes, mais c’est Karima même qui demande que l’Autre intervienne pour corriger ses fautes.

Dixièmement : quelle surprise pour l’enseignante, grâce à ces énormes détours et détours de découvrir que, sous l’horreur de la violence de ces « non », gisait bien caché un « j’adore lire ! »

Et enfin, si l’enseignante s’appuie sur le « savoir exposé » de la psychanalyse selon l’orientation de Jacques Lacan et de Jacques-Alain Miller, et y trouve son fil d’Ariane, c’est quand même elle qui s’autorise à s’inclure dans la position terrible de Karima, à parier sur elle, à s’en faire sa partenaire, en lui disant « oui » en disant oui à sa plante, suivant pas à pas le consentement que Karima lui faisait en vérifiant si elle pouvait compter sur son enseignante, si elle pouvait compter sur le « désir de l’enseignante » et non pas sur sa « demande qu’elle apprenne ».

Pourrait-on dire que l’enseignante, dans son jeu désirant avec Karima, a su, discrètement, faire entrer dans le « jeu du désir » et le « sujet » et sa « satisfaction ». Un sujet qui, dans son jeu, a quitté sa position défensive pour aller à l’attaque de trouver de la joie à jouer avec le désir de l’Autre, ici incarné par son enseignante ?

notes:

[1En référence à l’article Un trou avec quelque chose autour, dans ce numéro.