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« On nous prend pour des incapables parce qu’on est du professionnel ! » « De toute façon, le conseil des délégués, c’est juste pour faire soupape ! » « On veut plus de dialogue avec les professeurs ! »

Comment rendre de la dignité à des élèves qui vivent au quotidien de multiples relégations ? Faire prendre conscience à des élèves issus de milieux défavorisés que le « À-QUOI-BON » dont ils ont bien incorporé la recette en eux peut se changer en « ALLONS-ALLONS » ! Enfin, comment leur rendre une place digne à l’école ?

Un projet pour moi

Tournons-nous vers l’avanir, vers des personnes qui se cherchent dans leur identité professionnelle

Étudiant en 3e sciences humaines, j’ai choisi de réaliser mon stage dans une école en D+. J’ai travaillé avec trois classes de 5e professionnelle. Le projet que je leur ai proposé consistait à créer des propositions pour améliorer différents aspects de la vie scolaire, et les présenter à de futurs professeurs. Rencontrer des futurs profs leur permettrait de se mettre à la place des « enseignants », de montrer qu’ils ont aussi des choses à nous apprendre. Et puis on se tourne vers l’avenir, vers des personnes qui se cherchent dans leur identité professionnelle. Si on doit leur octroyer une place digne, cela doit commencer à l’école.

Les différents domaines à débattre concernaient l’autorité à l’école, la classe, le rôle des délégués de classe, les relations parents/école... Ces élèves avaient beaucoup à dire. J’ai eu l’impression que c’était la première fois qu’ils avaient la liberté de s’exprimer dans l’école dans des domaines qui semblaient pour eux impossibles à changer, impossibles à négocier.

J’ai été étonné de voir des comportements d’élèves perturbateurs changer lorsque leurs propositions et leurs réflexions ont été prises en considération dans le compte-rendu à présenter aux étudiants du régendat. J’ai été interloqué de certaines propositions qui poussaient vers plus de partenariat entre les professeurs et les élèves. J’ai été stupéfait de voir le dialogue prendre sens et être efficace lorsqu’il y avait des incidents en classe, et agréablement surpris que toutes ces propositions émanaient d’élèves en D+.

Une place pour eux

En fin de projet, nous possédions donc une quarantaine de propositions. En voici quelques-unes telles que consignées et remises à la direction.

• Au niveau de l’école, chaque année, les élèves de chaque classe pourraient organiser un conseil qui aurait pour but de « rafraichir » le règlement. Les délégués iraient au conseil d’école pour négocier tous ensemble. Au niveau de la classe, les élèves créeraient des règles avec le professeur.

• Les professeurs devraient montrer l’exemple en respectant le règlement. De plus, il faudrait un règlement des professeurs avec sanctions à l’appui quand ils arrivent en retard, utilisent leur GSM, mangent en classe...

• Créer un temps pour qu’ils discutent davantage avec les élèves sur leur travail. Ainsi, ceux-ci cerneraient mieux leurs faiblesses dans les cours. Mais il ne faut pas dire certaines faiblesses devant tout le monde !

• Donner du sens et de la clarté dans les objectifs du cours.

• Dialoguer davantage avec les élèves qui ont commis une bêtise et trouver des solutions avec le professeur. Sans agression de part et d’autre. Exemple : lorsqu’un élève est en retenue ou renvoyé d’un cours, écrire un petit texte pour expliquer les raisons de ses actes. Cette lettre serait lue au professeur ou au médiateur, et traitée avec eux par un dialogue.

De plus, six messages ont été construits pour résumer leurs idées, leurs besoins à présenter aux futurs profs :

• Plus de respect, tout en restant chacun à sa place : prof et élève devraient être partenaires.

• Plus d’espaces de dialogue entre les professeurs et les élèves.

• Du temps aux élèves pour grandir et cerner leurs erreurs.

• Considérer davantage les besoins des élèves (bouger, s’exprimer).

• Montrer qu’il y a moyen de faire bouger des choses dans l’école.

• Trouver un équilibre sévérité/convivialité.

Un regard sur soi

Grand est le risque que ce travail suscite trop d’oppositions de la part de la direction ou des professeurs en raison de son « décalage » par rapport à la réalité scolaire hiérarchisée. Il pourrait aussi susciter trop de confiance de la part des élèves. Peut-être les ai-je trop valorisés au point de leur faire croire que « tout est possible », alors que ces rapports de force sont bien plus compliqués à transformer ? Peut-être aurais-je dû travailler sur une ou deux petites problématiques qui auraient pu leur faire apprendre plus concrètement ce que sont les rapports de force, la politique, etc.

Je me suis beaucoup cantonné à un « échange-débat » pendant plus de dix heures, et cela ne suffit pas. Cela peut même être dangereux parce que j’ai certainement fait passer, à travers le dialogue et certaines attitudes, mes valeurs, mes réflexions personnelles, mon engagement comme des « théories » existantes. Ce qui, aux yeux d’un observateur externe, pourrait être considéré comme de la manipulation ou même une perte de temps. Un professeur a qualifié ma séquence « d’ensemble de petites activités où on n’apprend rien ». Du moins, c’est ce que j’ai interprété.

J’ai manqué d’exigence dans le travail des notions, pour arriver à montrer que l’action humaine peut influer sur un système, pour analyser un « enjeu » observé. J’en ai manqué dans la lecture de textes pour analyser davantage les rapports de force à l’école ou pour rencontrer des personnes et élargir à d’autres rapports de force (les protestations anti-Bush, par exemple). Je ne leur ai pas offert des outils pour mieux comprendre la démocratie, construire une ou deux notions nécessaires à la bonne compréhension d’un « enjeu » liée à l’école...

Exiger, c’est aussi montrer que le travail rapporte, qu’il y a des résultats positifs, que des changements sont possibles... « On ne croit pas que ça va changer ! », cette phrase a été prononcée plusieurs fois en fin de stage malgré nos réflexions et nos propositions. Il aurait sans doute fallu davantage leur faire vivre un changement à partir de leurs propositions. Ce n’est donc pas seulement montrer que l’action humaine peut influer sur le cours des évènements, mais vivre un changement, faire un pas vers plus de dignité.

Exiger, c’est encore montrer que le travail coute, que le travail est source de plaisir et de reconnaissance. À mon sens, l’« échange-débat » ne leur a pas couté grand-chose. Autrement dit, il n’y a pas eu d’obstacles particuliers à franchir en termes d’apprentissages (notions, lecture statistique, lecture de texte...) pour atteindre le but de production. Ce qui expliquerait peut-être le manque de motivation de la part de certains élèves (peu de prises de parole) et mon impression qu’« on tournait autour du pot ».

Un tremplin pour nous

On pourrait croire que ces élèves n’ont rien appris, que je perpétue la tradition du « manque d’exigence » dans les écoles professionnelles. Peut-être. Mais je pense les avoir fait réfléchir sur le système scolaire pour le faire changer au lieu de les « cocooner », de les laisser à leur place dominée et éviter tout conflit ou toutes ruptures.

Changer de place, ce n’est pas rien. Ainsi, François, réputé « jeune chien fou », ayant beaucoup de difficultés à l’école, a montré sa capacité à assumer sa responsabilité et à s’expliquer clairement et efficacement lors de la rencontre à l’École Normale avec les futurs profs. Justine, considérée comme incapable de s’exprimer et de communiquer dans le contexte scolaire, s’est expliquée et a répondu aux questions avec brio, étonnant tous ceux qui la connaissaient par son aisance dans cette situation nouvelle. Changer de position, c’est aussi changer la parole. Devenir un interlocuteur écouté et reconnu, c’est acquérir une dignité qui permet l’apprentissage.

J’ai voulu appliquer la règle du « reconnaitre et exiger »1, éviter de redisqualifier les disqualifiés (peut-être les ai-je disqualifiés en les survalorisant et en les laissant face à une réalité scolaire bien plus forte ?), j’ai voulu rendre de la dignité aux indignes par l’écoute et la proximité ; mais aussi choisir mon camp et être dans une posture de résistance, ce que je pense avoir été (trop ?) par rapport au projet. Et peut-être n’ai-je pas assez exigé ?